« à la place de - je lui préfère un parler vers »

à la place de - je lui préfère un parler vers
et que chacun parle d’où il est – parle, s’il peut,
de la mort toujours impropre et de l’indignité
d’être
et de ceux qui ont sombré avant de mourir,
que n’a sauvés aucun peut-être…, mais parle –
il est
– là où l’inscrit – qui l’incise – non absolue,
sa parole – qui ne lui donne lieu que dans le
mouvement par lequel il s’adresse -, dans ce fragile
sursis d’être, - ainsi Vénuste Kayimahe
parla d’Aimée, sa fille, un soir d’hiver 2002,
dans une salle de la Belle-de-Mai, à Marseille.

  écrit Florence Pazzottu dans sa postface à La Tête de l’Homme qui vient de paraître dans la collection Déplacements dirigée par François Bon aux éditions du Seuil [1].

  Ce récit en vers de treize syllabes commence un soir d’agression par un homme qui saisit par-derrière, par le cou, celle qui raconte, afin, intime-t-il, qu’elle lui donne son portable.
  Elle n’en a pas, lui répond-elle.
  L’homme repart dans la nuit.
  Elle le revoit par hasard, plus tard, dans une gare, vers la fin du récit, elle reconnaît son regard, ses yeux noirs. Elle le suit, se rapproche, se place à sa hauteur, le fixe, ne lit sur son visage que l’incompréhension.

  Le récit commence un soir où elle écoute Vénuste Kayimahe raconter l’histoire de sa fille Aimée qui périt durant le génocide rwandais.
  Il commence lors d’un dîner qui réunit des poètes après une lecture.
  Il commence quand la cave d’une mère est fracturée.
  Il commence quand Gisèle Halimi défend deux femmes violées dans l’île de Frioul.
  Quand aurait-il pu ne pas commencer tant les ombres chassées réclament soudain leur part de langage ?

L’ordre du récit
(éloge d’une fuite)

Notre famille connut aussi les excès de
l’Histoire, mais sans être par eux annulée, et
sans l’une de ces vagues d’horreur humaine nous
ne serions pas nés, ma sœur, mon frère et moi, pas plus
que nos cousins, leurs enfants et les nôtres (cette
pensée peut donner le vertige, mais elle dit aussi
la dette, ce legs du passé – cette chance – quand
tout n’est pas néant et qu’on peut recevoir « le doux
et le tranchant ensemble ») ; car c’est pour vivre, libre,
pour sauver les siens, dit-on, sa femme, piémontaise,
et leurs deux premiers fils, que mon grand-père, le Sarde
(que je n’ai pu connaître et qui ne m’a pas connue),
informé que son nom figurait sur une liste
noire du pouvoir fasciste, quitta l’Italie
pour la France, trouva refuge à Marseille, où,
inventeur d’un tonneau très spécial, d’une glacière,
avant que n’apparaissent et ne se répandent les
réfrigérateurs, il installa son atelier,
dans ce quartier de la Belle-de-Mai où mon père
naquit le 23 mai 1933 et
où Vénuste Kayimahe nous parla d’Aimée,
sa fille, un soir de février 2002.

  La Tête de l’Homme [2] est un récit des noms et des chutes - parfois dans la blancheur (neige), parfois dans l’obscurité (cave) -, d’une fenêtre, d’un escalier pas éclairé – de tout on peut tomber, on peut tomber à l’intérieur de soi, dans son ventre, on peut tomber d’un mot, d’une phrase prononcée ou tue, on peut tomber d’une généalogie par les femmes, d’une filiation.
  On dit aussi : descendre de.

  Il ne s’agit pas de « faire fiction ; c’est
  que compte plus que le récit vrai – sa traversée ».

  L’intelligence questionne à la fois le récit et le langage qui l’a mis au jour. Comment parler de la peur, de la mort, de la naissance ? Comment parler de ce qui serre et qui étreint le cœur ? Comment parler du soir qui vient, des lacets de la route, de la maison qui apparaît dans les bois ?
  Le mot « catastrophe » ne convient pas quand il s’agit de rejoindre sous le chapiteau d’un cirque immense, un petit garçon, une petite fille et leur père. Convient-il davantage pour évoquer les camps de la mort ? C’est bien souvent que les mots ne conviennent pas, ne sont pas à la hauteur, tombent - et pourtant sans eux, avant eux, rien ne sera relevé.


Extrait et liens sur Lignes de fuite : « L’imprévisible circulation du sens ».

Florence Pazzottu sur remue et
et aussi sur poezibao, au cipm et dans Le matricule des anges

21 mai 2008
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[1Paraît également, dans cette collection, Contact de Cécile Portier : « Une route, et conduire. Et la pensée se divise. Retour sur soi. Paysages d’aujourd’hui. La langue qui décèle ce qu’on ne sait pas de soi, parce qu’elle le prend à la peau du monde, au temps même des kilomètres. »

[2Nom donné à une montagne.