Alberto Bertoni | Je hais l’huile

Alberto Bertoni est né à Modène, en Emilie-Romagne, en 1955. Poète et critique littéraire, il enseigne la littérature italienne contemporaine à l’Université de Bologne.
Il a publié une dizaine de recueils de poésie, dont un livre remarqué sur son père et sa maladie, Ricordi di Alzheimer. Una storia [Souvenirs d’Alzheimer. Une histoire], Book Editore, 3e édition 2016. Dans une brève vidéo en ligne, il lit des passages de ce livre (en italien).

Je hais l’huile [Odio l’olio] est extrait de son dernier livre, un recueil de textes en prose incluant souvent des poèmes, Cavalli e poesia [Chevaux et poésie], Corsiero Editore, 2018. Courses hippiques, football, amour, littérature, mort : ce sont certains des thèmes abordés. À noter, un hommage à deux amis écrivains disparus, Giovanni Giudici et Alberto Bevilacqua (des auteurs dont il existe des traductions en français : quelques poèmes de Giudici, plusieurs romans de Bevilacqua).

On peut lire deux poèmes de Bertoni traduits en français par Jean-Baptiste Para dans la revue Europe (n° 875, 2002).


Non pas un souvenir d’enfance quelconque, mais le souvenir premier et primordial, celui à raconter tout de suite au psychanalyste, si je devais jamais entreprendre une analyse freudienne : trop chère, trop longue, trop risquée. Pas du tout immobile, je suis sur la chaise haute de la maison où je vais habiter plus d’un demi-siècle – 21 via Salvioli, à l’angle du boulevard circulaire sud, en périphérie de Modène –, j’ai peut-être deux ans, trois au maximum. C’est l’hiver et la lumière est très faible, comme savent être ténues seulement les lumières des appartements petit-bourgeois de la fin des années cinquante : voltage à 125, comme une cylindrée trop petite. Je suis affamé, comme un animal, à l’heure exacte du dîner, chaque soir entre huit heures et huit heures et demie : le seul repas à prendre coûte que coûte, et tant pis pour les diététiciens. Augusta Galli, ma grand-mère et ma cuisinière toujours préférée, malgré les dizaines de restaurants parfois étoilés que j’ai fréquentés par la suite, m’installe devant une assiette de soupe appétissante et fumante, un bouillon de pâtes puntine avec un œuf battu et des petits morceaux de foie de poulet. Je vais me jeter, la cuillère empoignée comme une massue (malheureusement personne n’a été assez sévère pour m’inculquer une véritable éducation formelle, au moins à table), aidé dans mon geste impétueux par quelque autre personne de la famille derrière moi. Ma grand-mère s’approche par l’autre côté, elle tient à la main un bidon vert et remplit une autre cuillère d’un liquide épais et jaunâtre : l’huile Sasso produite depuis la fin du dix-neuvième siècle par la famille des frères Novaro, deux poètes ligures connus. Mais à cet âge, dans cette fonction, je ne sais rien de l’histoire et de la géographie des huileries, et rien de la poésie, naturellement ; et ainsi un grand désespoir me saisit à la gorge, amplifié par la brusque chute et la désillusion provoquées par un plaisir d’abord goûté puis annulé, et même changé en son contraire. L’huile d’olive me donne aussitôt, par une rare conjonction de vue de goût d’odorat (ne parlons pas du toucher), une envie de vomissement, de vomito, en dialecte modénais gòmit, en vertu d’un phénomène plutôt rare – dans les langues indoeuropéennes – de transformation de la consonne fricative sonore labiodentale v dans la consonne explosive sonore palatale-vélaire g : ce qui n’est possible qu’en passant par un h très aspiré, longuement étiré sur le palais. Je ne savais alors rien de cela non plus, mais cette envie de gòmito instinctive est encore parfaitement claire dans mon esprit, et je me souviens d’avoir réagi de la seule façon suggérée par mon signe astral de bélier ascendant sagittaire : un coup de tête dans la main de ma grand-mère, la cuillère rendue inoffensive, et un sauvetage sur la ligne d’en-but du plaisir parfumé, dense, carné, de cette soupe. Ma grand-mère, un esprit libre et cynique, qui a survécu à deux guerres mondiales, compose alors une grimace qui voudrait être un sourire et dit en dialecte, en haussant les épaules, avec son naturel de vieille encore jeune : « Al ragazól a-n gh’ piès menga l’òli, al magnarà dal destrótt o dal butér fin cal campa » – « Le petit n’aime pas l’huile, son destin est dans le beurre ou dans le saindoux » –, me condamnant ainsi à un cholestérol hors de contrôle, mais aussi à la certitude qu’à table – et dans la vie en général – le plaisir est tout.


Texte choisi, présenté et traduit de l’italien par Frédéric Lefebvre.

27 janvier 2019
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