André Rougier, « Il faut imaginer le Minotaure heureux » (extraits)



Présentation : Les 30 dernières années d’écriture André Rougier se présentent sous différentes directions : les textes de fiction (« Camarade Camarde » et « Brève autopsie des secrets »), les textes de réflexion (« Il faut imaginer le Minotaure heureux ») et une série de textes parlant des œuvres littéraires et artistiques qu’il aime écrire et traverser dans des variations d’écriture (ensemble divisé en trois parties "Dialogues", "Préférences" et "Connivences").

Par ailleurs André Rougier aime proposer cette notice biographique : Né en 1945. Vit à Paris. S’en ira quand ce sera l’heure.

L’écriture d’André Rougier se plonge souvent dans l’idée même de l’écriture en déployant des jeux de citations qui fonctionnent autant comme des échos et des appels d’écriture.
Ces premiers extraits appartiennent à l’ensemble « Il faut imaginer le Minotaure heureux » (SR)






EXTRAIT 1



« Ne (me) reste presque rien : ni la chose, ni son existence, ni la mienne, ni le pur objet ni le pur sujet, aucun intérêt de rien qui soit à rien qui soit. Aucun intérêt, vraiment, car chercher Anabel loin dans le temps c’est tomber encore une fois au fond de moi, et c’est si triste d’écrire sur soi, quand bien même je voudrais continuer à me figurer que j’écris sur Anabel. »
(Julio Cortázar)


On n’apprend que de ceux dont on fuit les traces, ainsi en fut-il pour nous, Julio. Tu me pris par la main et m’entraînas, par des trajets dérobés, vers la perte insoumise et appâtée, jamais dupe de cette traversée qui n’est ni lien ni jouissance, me fis voir l’émiettement du monde, les archipels de soi, le regain des apparences, les ravages de la hâte, le lointain éperdu en sa douteuse maîtrise, la survivance de la roue, de la laine, des coulées, l’éveil des masques, la maturation des voix qui sont déjà voyage, et lui seul. 
Je sais, grâce à toi, qu’on ne revient sur ses pas qu’en baissant la voix, en ramassant les contre-jours, les passages minés, les pentes dévalées à reculons, en veillant sur ce que l’Autre, rien qu’en étant, donne à voir, tend et délie, martèle et cisèle. Ce savoir, qui me fait aujourd’hui peser le souci, mais délaisser la source qui bégaie, c’est de toi que je le tiens, tout comme ce Temps qui ne s’édifie pas dans ce qui dure, dans la répétition ou l’équivalence, mais dans le refus du Retour, la profanation des usages, l’aveugle ressemblance sur qui le regard bute. 
C’est un étrange jour d’août, je regarde par la fenêtre la bruine effaçant les tiédeurs, la lumière séparée, les semailles vides. L’ombre des dieux rôdeurs claque et crisse sur l’ardoise indécise, accroissant à chaque trace leurs jeux poreux, les pièges de leurs surgissement ; ce n’est que maintenant que j’ai compris qu’ils me feront faire le trajet jusqu’au bout, parce qu’il le faut – et de le savoir, c’est encore à toi que je le dois (à quelques autres aussi, que je n’oublie pas !) Ce n’est qu’une fois mon devoir rendu que je répondrai à celle qui me toise et m’appelle (tout comme tu le fis il y a trente ans de cela) : « Si c’est bien l’heure de s’en aller, viens, je me tiens prêt, à t’accueillir, à t’affronter, à t’affranchir, à te tuer – alors viens ! »

(2014)




À propos de Nazim HIKMET : Teindre les miroirs, enjamber la tonsure de l’hiver, ses soudaines giclées. Parier sur l’avènement d’un combat, aujourd’hui, pas sur l’issue de celui à venir. Ta dette, ton pli, ta chance…



À propos de LAUTRÉAMONT : Espace dont tu rêvais, agile, fait d’attouchements, de frôlements, de dérobades. Espace d’aucune permanence, aux seuls horizons de fuite, aux intarissables distances. Espace sans proclamation ni pesanteur, espace de trêves ou d’entrelacs. Espace furtif et pervers, espace à couteaux ouverts, à l’étendue mesurée par les seuls voiliers qu’on ne retrouvera pas. Espace aux carrefours trompeurs, aux mirages voulus, où l’on guette les trois coups, l’avancée des pantins, complices au regard engourdi qu’on reconnaît, aux détours, à tels pâles signes à ne pas divulguer en ce lieu et cette heure…



À propos de Sergueï ESSENINE : Toi qui écoutes, qui le sais, qui te tais, dedans ce mirador d’éclairages et d’attitudes qui seul, tranchant, irrespirable, remplace ce que l’on te ravit pour une raison qu’encore j’ignore ; toi qui pressens que l’on ne reviendra pas aux hommes, à leurs frayeurs, à leurs bruits, et qui t’élances, à l’orée du lieu celé, attentif aux seules premières lueurs de l’événement à perpétrer, qui, même de côté, comme à jamais, nous gardera leur sang, leurs filles et leur mémoire…



À propos de Eugenio MONTALE : Le sommeil se chargera de tout, le garrot frileux innerve déjà l’écran, profanation des féaux que l’assèchement à venir délié déjà, ceux de la dernière autarcie, qui se moquent des parures, évacuent les tiédeurs, réconcilient – inhabituel mouvement de charité – retraites aux flambeaux et lents fossoyeurs de l’aube. Car, sinon, comment en finir avec l’alchimie de l’ocre, à chaque trêve, avec les gestes baroques des femmes, avec tes caprices et ta guerre : danse de faux, de clôtures, mots à vomir, et, tout au bout, se faufilant, te détournant, l’avance nuptiale de l’araignée…



À propos de Ossip MANDELSTAM : Tout ce que vous saviez que j’étais, tout ce que vous soupçonniez que j’aurais pu être, ce que je n’imaginais pas que je serai, tout ce que nous voulions et qui sera ( certes un peu différent : ni meilleur ni pire, DIFFÉRENT), tout ce qui avec moi s’en va, mais reviendra (comme je guette le départ et j’attends le retour !)



À propos de Jorge Luis BORGES : L’instant n’existe qu’en tant qu’il renvoie à tel reflet du passé qu’il parachève, amène à plénitude et ratifie, qu’il se projette dans le souvenir qu’il sera et qui déjà l’altère subtilement, le charge d’ombres et de saveurs nouvelles, lui rend en épaisseur ce qu’il lui ravit d’innocence…Chaque heure a un galbe, un granulé, une pigmentation propre, il suffit de telle lumière, de telle rumeur en tel lieu pour que celui-ci t’appartienne, non pas de la contingente façon qui est le lot de tous, mais de l’obscure, illimitée manière qui, sans illusions ni entraves, est ta part d’immortalité en ce monde…



À propos de Constantin CAVAFYS : Incompréhensible bonheur d’être, sans faire, sans lier, sans compter, sans soupeser, sans méfiance et sans attaches…



À propos de Gunnar EKELÖF : Plages de lumière suspendue. L’alcool irrigue les détours. Mourir, c’est assombrir le tain, furtivement, renvoyer, démentir. L’ancien dédoublement se laisse mimer, pour la toute première fois, dans cette excroissance de nuit. Débauches, volutes, rien qui situe. Vers cette patience s’avance toute une armée de somnambules.



À propos de Carlos DRUMMOND DE ANDRADE : Tu survécus à tous les étonnements, à leurs harnais. Aux tentation d’enfantement, les pires de toutes.

Car tout est désormais à portée de vue. L’arrêt autour, sans bleu ni cuivres. L’arrêt, à travers les pores. L’arrêt, comme si tu y étais. Une étendue bonne à dire, où nul sang ne saura t’appâter, où le bonheur n’est plus cette idée ancienne.



À propos de Lucian BLAGA : Ce qui fut, cela seul, ramassé, réfracté, figé, recomposé, accru, regardant, te regardant, partout, toujours, subversion des perspectives, des faisceaux, des proliférations, des devenirs, moites, trop moites, trop adroits aux yeux de l’exigence qui durcit, d’un grand vent immobile sur tes terres.



À propos de Georg TRAKL : Masque érigeant tes sillages, toujours avançant, avec, entre tes doigts, les lentes figures de l’épidémie. Jusqu’à l’heure de s’abandonner au jeu des paupières, à ces bribes de silence musical, à la lassitude des feux. Ne glisser dans le bruit qu’alors, goulûment, tout exiger de cette lumière aux abois, se fracassant, yeux cernés, sur le devant des scènes…



À propos de Aleksandr BLOK : Franchir, s’affranchir, la belle histoire… Tu nous la laisses, gens du possible, suspendus aux questions, au flux vide, de peur d’entrevoir le libre éclair où tu t’écartes, comme pour une fête.


Rien n’est effacé, pas même ralenti, le front n’est pas à découvert, la tension seule rôde, à la lisière violemment éclairée, où ce regard bleu, comme en exil, donne droit, même à côté, de toujours rompre.



À propos d’Arthur RIMBAUD : Tu l’avais bien dit, cela se passe sur la même rive, ni couleur ni rumeur annonçant le lieu, il faut se dégager, se faire léger, soif qui passe et renverse, enfin libre du poids du regard.

Il aurait fallu venir avant, afin de mieux t’investir et, riverain, te détruire : intact, assouvi, détourné, retrouvé, toi en qui je meurs…

(2004)




EXTRAIT 2

« Il est possible que tu ne sois jamais venu ici avec moi. Retourner sur les pas, mettre le pied dans la trace à reculons, mais on ne les retrouve pas toutes, effacées par les choses les mots – route maritime sans empreintes. »
(Danielle Collobert)

Tout comme ceux de Danielle, les mots de Tabucchi me sont revenus sans prévenir, sans que je comprenne comment ni pourquoi :
« La nostalgie de ce qui fut est parfois un tourment ; mais la nostalgie de ce que nous aurions voulu que ce soit, de ce qui aurait pu être et ne l’a pas été, est davantage intolérable. »
 Mais que dire, que faire lorsque dans les recoins de la perte c’est la mort elle-même qui nous dévisage, lorsque les deux récits, celui du rêve et celui de l’arrêt absolu, se superposent, se répondent, s’annulent ?


Lisez ce joyau absolu qu’est « L’île à midi » de Cortazar (dans « Tous les feux le feu ») et vous comprendrez d’emblée ce que je veux dire…





« L’amitié noire donne de la bande, sépare ses faux prêtres, s’éloigne en pleuvant, puis appelle en bout de piste l’adolescent d’hermine, passeur de la peine, aux abords d’une aurore où partir en fumée est déjà beaucoup, énorme même, tout peut-être. »
(François Girard)

C’est bien beau de savoir qu’il ne faut même plus penser à cela, comme nous le glissait à tout bout de champ et de toute sa perfide superbe l’adolescent absolu de Charleville, beau petit salaud qui nous planta au milieu du gué, en gueulant « débrouillez-vous ! », mais sans jamais nous dire vraiment comment faire.





« Je ne suis pas très éloigné à présent de la ligne d’emboîture et de l’instant final où, toute chose en mon esprit, par fusion et synthèse, étant devenue absence et promesse d’un futur qui ne m’appartient pas, je vous prierai de m’accorder mon silence et mon congé. »
(René Char : À une sérénité crispée)

M’éprouvant indocile, j’aurai un jour le courage d’élever le pilier interrompu jusqu’au faîtage qui clôt la demeure que tu donnas en partage, mais qui pour l’heure ne nous est pas commune.
N’étant pas humble, ce que je te dois également, comme la promesse qu’ils « s’habitueront » (modeste oui, mais c’est tout autre chose !), j’ai toujours su que j’aurai un jour la ferme audace de faire miens tes mots sans rien trahir ni accroître, de faire du leurre que d’autres s’obstinèrent à y voir voeu et sillon, grand dehors.
 Ce n’est que maintenant (alors qu’approche l’heure que l’on sait tous deux délestée de tous dons et preuves) que pour de vrai « je suis tel que je t’imagine », mots tracés il y a longtemps déjà au nom d’un futur venu me rejoindre, me veiller, m’aguerrir, me montrer, de « l’index dont l’ongle est arraché », le sentier aveugle où l’on chemine sans laisser d’empreintes…




« Je fus celui qui déambula dans des rues qui vous sont familières, qui sut ce que savent les hommes, qui connut la rumeur de la mort, qui fut ensuite des mots, puis leur souvenir, et qui demain sera l’oubli, l’infranchissable oubli »
(Borges)

Avis aux puristes : citation faite de mémoire, soyez donc indulgents…




« Long for me as I for you, forgetting, what will be inevitable, the long black aftermath of pain. »
(Malcolm Lowry)





« Il est vrai qu’aux enfants / jamais ne suffit la réponse…Ainsi jouent-ils avec l’armoire des secrets / et pour finir ils en emportent la clef en eux-mêmes »
(Vladimir Holan : Une nuit avec Hamlet)


« Aux enfants », oui – mais au sens le plus ample, cela s’entend…





« Chaque oeuvre d’art isolément a un sens indépendant du désir de prodige qui lui est commun avec toutes les autres. Mais nous pouvons dire, à l’avance, qu’une oeuvre d’art où ce désir n’est pas sensible, ou il est faible et joue à peine, est une oeuvre médiocre. »
(Georges Bataille)



Ce qui explique sans doute pourquoi il y en a tellement !





Par des voies repolies, elle me hantait, comme il en est de tout homme…


Plus maintenant, car elle n’est ni épreuve, ni assentiment, mais attente qu’on aiguise, purge des temps, éveil voué au témoin qui jamais ne viendra. Heurt, pas davantage, ou alors obstination qui mutile – mais balafre sur la joue des heures, hasard aboli, mais par le seul coup de dés.

Ce qu’à sa pointe s’offre n’est ni signe ni simulacre.


Pas signe, non - valant, celui-ci, pour tout et tous, mais biffant, par là-même, l’aléatoire foisonnement du monde.


Encore moins simulacre, où jamais l’on n’offre ce qui au troc se refuse, alors que toujours l’on prête pour mieux affermir ses possessions.


Mais le Lieu où l’on avance d’un pas léger, sans y inscrire d’empreinte, sans être vu ni jugé, sans révéler, sans réfuter, où l’on est Un et séparé, roue et flèche, réitéré et épars. 
Vouloir se l’approprier, c’est vouloir jouir d’un trésor qui ne nous appartient pas, de ce que l’on ne garde et cache que pour remettre un jour à autrui le leurre qu’il recèle.


(2012)



Nota de 2014 : je suis persuadé que les surréalistes auraient compris mieux que personne ce qui suit, car il m’est apparu à l’évidence que ce texte – écrit bien avant la première visite de l’exposition Bill Viola (il en en eut plusieurs autres, la dernière en date hier après-midi) – ne prend corps et ne fait sens qu’en rapport avec ce que j’y ai vu et entendu. Le ressenti qui s’y fit jour est néanmoins à l’opposé de ce que Viola lui-même, et de nombreux critiques lui emboîtant le pas, ont mis en avant, à savoir que c’est du temps qu’il y serait question, alors que moi je n’y ai perçu que des lieux, de mort, de lenteur, de beauté ou de mémoire, ou peut-être même ce LIEU qui enchâsse le temps alors que la réciproque n’est jamais vraie, celui dont Mallarmé disait somptueusement que « rien n’aura eu lieu » sauf lui, « excepté peut-être une constellation » – qui y était d’ailleurs également présente.




4 janvier 2019
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