Appeler le corps, une préface de François Bon

Préface à diptyque, Théâtre ouvert/Enjeux 2002


On ne sait pas comment ça se définit, on ne peut pas savoir de quoi ça naît et pourquoi. Seulement, ça se reconnaît. C’est obscur et mystérieux, ce qui respire dans une langue, ou bien la langue quand elle respire, à proportion inverse de l’évidence de ce qu’elle nomme et de comment elle le désigne. On n’a pas besoin d’en lire des pages et des pages : ce qui respire est présent dans ce premier fragment, là, qui vient sous vos yeux. Plus rien ne peut vous décevoir, le prix que l’auteur a payé pour être à cet endroit est manifeste, même si discrètement enlevé du texte. C’est ainsi, il y a quelques années, que sur un mauvais tirage d’imprimante, parmi les amplis d’un ami musicien, j’ai découvert le rythme singulier et cette qualité on dirait translucide de la langue de Joris Lacoste.

Il me semble, même aujourd’hui, ne rien savoir de Joris Lacoste. Ne disposer d’aucun élément qui soit personnel, qui interpose l’auteur entre moi-même, lecteur, et ces pages qui depuis lors se sont régulièrement succédées, avec cette même qualité - on dirait - d’un dépôt d’intensité. Quelque chose catalyse là, qui nous parle, nous transmet cette quête d’une intensité et de par quoi cela traverse la langue, indépendamment des visages, figures, lieux ou objets évoqués. Les titres même qui signent ces dépôts d’intensité témoignent de la singularité de Joris Lacoste, et de cette paix qui semble se faire en amont de ses textes, nous permettant alors de les appréhender dans un étrange calme intérieur, que lui-même provoque et qui serait d’abord sa marque, avant d’être secoués, comme en mer, par le chaos invisible dont on sait dessous l’épaisseur, même si la phrase, et ce qu’elle nomme et désigne, reste en apparence ou en surface si égale. Comment cela est-il arrivé ?, et il suffit de ce titre pour que ce premier texte assumé par Joris Lacoste comme sien mérite d’être ici réédité. Depuis on a eu Comment faire un bloc, ou bien Ce qui s’appelle crier, textes qu’on a du mal à classer parmi les autres livres de sa bibliothèque : quand une forme naissante ne se laisse pas ranger parmi les formes existantes, il y a dans le petit monde des lettres forcément un temps nécessaire d’adaptation, qui fait qu’on laisse attendre.

Joris Lacoste, je me suis habitué à ce qu’il surgisse. Un peu comme ses phrases. Rien qui prépare, rien qui oblige à faire chemin vers elles, et quand elles sont là on y plonge tout entier, mais c’est sans violence. La violence est dans les phrases elles-mêmes, et l’écho qu’elles trouvent dans notre violence propre : la violence n’est jamais dans l’abord même du texte. Ainsi de Joris Lacoste, qu’on ne voit jamais entrer ni arriver, et qui soudain est là juste devant vous tout auprès, vous dominant d’une bonne tête, avec son bonnet de laine ou telle autre coiffe informe au-dessus d’un drôle de sourire, qui lui correspond bien : absence provoquée de définition possible, toute gentillesse en avant pour celui dont les phrases mordent, grand silence sur soi pour celui dont les phrases en appellent à votre propre soi-même, grande douceur en somme et élégance pour celui qui vous parlera, même longtemps, sans qu’on en sache sur lui le millième de ce qu’on sait de tous les autres qu’on n’aurait vu que cinq minutes et c’est tant mieux.

J’ai provoqué cette rencontre. C’était à Théâtre Ouvert. Nous avions très peu échangé (quelques courriers dits électroniques), ne nous étions jamais vus, mais dans la circulation infinie des phrases de trop de mots que multiplie chaque année qui passe, la rareté de la langue qui respire fait qu’on s’attache d’autant plus à ce qui compte. Comme à une ancre. Comme à une preuve qu’on voudrait pour soi-même, que la langue encore a cette capacité du souffle calme et capable de soulever les choses, rien qu’en les nommant, et que c’est manière seulement du dire. Franz Kafka, dont la haute taille et cette discrète distance souriante devaient avoir à faire avec celle de Joris Lacoste, dit quelque part dans son Journal que “ la force d’une image, c’est le temps qu’on met à prononcer les mots ”, phrase qui n’a rien d’incohérent quant on sait la capacité qu’ a la langue allemande de changer à sa guise l’ordre des mots pour la qualité concrète de cette image, si là on approche d’un cran dans ce qui distingue non plus Joris l’écrivain mais sa prose même. J’avais donc, avec la complicité de Lucien et Micheline Attoun, proposé à Joris Lacoste de venir lire. Quelqu’un s’est présenté comme étant lui-même, a replié sur une chaise de bois la longue silhouette anguleuse, dépouillée du bonnet de laine, et nous tous l’avons aussitôt oublié. Étrange phénomène, que ce qui s’est établi en quelques secondes : une voix chuchotait du silence, et dans ce silence organisé des mots naissaient des images concrètes à l’extrême, simples à l’extrême, et qui nous prenaient par le corps et le crâne au plus central, émotion comprise, dans cette paix si singulière.

Je ne saurais pas raisonner plus de ce qui ici nous est présenté. C’est ce phénomène dont je voulais rendre compte, qui rend indiscutable la présence du nommé, et permet qu’on s’y réfugie tout en étant projeté dans l’intérieur même de la violence la plus élémentaire, celle qui retourne sur l’étant la question la plus simplement originelle : pourquoi nous sommes là, et à quoi faire. Bien en amont du sens, bien en amont du passé dit composé : pourquoi avoir été mis là, et du futur immédiat : pour quoi y faire. J’ai bien dit, dans le souvenir de cette voix calme trouant de silence les images de Joris Lacoste, lui-même lisant, et nous tous séparés de toute attente ou impatience, seulement livrés à ce souffle nommant : pourquoi nous maintenant ici, et à quoi faire. Ainsi naissent ces objets comme soulevés de phrase et installés dans la langue comme ils sont dans notre constellation la plus singulière, ce qu’on dit l’intime : affaire parfois seulement d’un évier, et le mot même évier. De marronniers, de fils électriques, ou bien de passages piétons, la pluie, les gaz d’échappement, les uns qui marchent et les autres qui attendent, le soir et tout ça en quelques lignes. Peut-être que le plus précieux de ce Diptyque proposé par Théâtre Ouvert, c’est en quoi ce double texte répond à la vocation première de l’établissement dirigé par Lucien et Micheline Attoun : l’auteur, d’où il vient, et cet adoubement qu’on lui donne parce qu’on le reconnaît, et qu’il faut cette poussée initiale, non pas pour l’auteur, finalement, lui fera de toute façon son chemin, mais pour que la forme non reconnue, non identifiable, ce qui ne se range pas dans les classements existants, trouve son espace de vie.

Ce sera la seule parenthèse : un ami m’a récemment offert, sous prétexte que je saurais mieux l’aimer, un cadeau d’apparence modeste : le carbone (on tapait autrefois les manuscrits en deux exemplaires, sur les petites machines mécaniques) de La Nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès. Une seule phrase de vingt-trois feuillets serrés, qui peut aussi sembler lourde et maladroite, avec ses passés simples, ses fétichismes de jeunesse, si tout l’élan de ce que serait Koltès, qu’on apprendrait à reconnaître, n’y était pas déjà là présent. Et ce détour juste pour m’autoriser à dire ce que Joris Lacoste ne voudra sans doute pas entendre : que j’aime ce Diptyque par ce qu’il laisse en arrière, du premier texte au second. De tout ce qu’on balaye du bras pour que naisse cette paix centrale de nommer, dans l’œil immédiat de la violence d’être, qui fait qu’au premier mot du second texte toute la tentative et la singularité de Joris Lacoste s’offre, mais qu’il fallait pour cela le chemin préliminaire, où tout cela sourd, s’agglutine, s’apprend, et rend par cela, évidemment, ce texte nécessaire.

J’ai peur quand même de ce mot théâtre, associé si tôt à cette œuvre. Peut-être parce que j’ai peur moi-même du théâtre, peut-être parce que, ce qui me fait peur dans le théâtre, c’est le corps en avant. On écrit pour le corps en avant de l’acteur, mais Joris Lacoste signe aussi sa singularité de poète par convoquer cela, mais pour, on dirait du dehors, s’y positionner lui-même. Théâtre qui s’écrit pour soi-même acteur, avec tout ce à quoi, par cela même, vous allez contraindre votre corps et votre être, à s’exhiber, à se trouer, à être traversé sans refuge.

Et cela s’insère dans le champ bien plus sourd et profond de la grande mutation initiée dans notre littérature par Antonin Artaud. On n’ira pas là pour des références. Mais parce qu’un territoire même, dans le Pèse-Nerfs, a été ouvert à la littérature, qui a donné sa chance à la poésie souterraine qui s’ensuivrait, provoquant terrible refus du monde à ces ouvriers du mental s’écrivant par le corps, et le contraire. Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel, écrit Artaud. Belle signature pour ce qui s’écrit dans ce mouvement étale de la seconde partie du Diptyque, et depuis, dans Comment faire un bloc ou Ce qui s’appelle crier. Les auteurs majeurs de la poésie d’aujourd’hui, Bernard Noël, Jacques Dupin, ont inscrit là le plus central de leur travail. Corps clairvoyant, titre Dupin, Chair des mots, titre Noël. Je ne veux pas imposer à Joris Lacoste des filiations dont il n’a jamais parlé (il cite cependant Pierre Guyotat). Je crois que nous avons plutôt parlé de Marcel Proust. Je dis seulement “ je crois ”, parce que, dans le murmure de Joris, difficile de penser, quand on lui parle, à autre chose qu’à ce mystère de l’immédiate présence de ses textes, ces silhouettes, ces noms qui sont, plutôt qu’un oratorio, un offertoire, la langue rendue à ce qu’elle nomme pour en faire hommage. Inversion d’emblée du destinataire préjugé : on ne tient pas langue ou poème de l’autre pour le ramener ici à la scène où on le prononce, on nous convoque nous tout entier, scène, diseur, auditeur, pour en faire offrande à un qui n’est plus, mort dans une cave. D’où l’émotion étrange, la spécificité de don qu’est ce chant très secret de Joris.

Alors théâtre, poème, récit, c’est ce geste de s’exposer qui compte, autant de genres comme d’habits qu’il faudrait enlever, avant d’aller marcher nu vers la langue. Plutôt cela, que m’évoque la grande paix du texte de Joris, qui nous place nous-mêmes, peut-être justement parce que requis dans l’offertoire, offerts nous avec, dans ce centre même de la plus haute violence : l’étonnement où on est de soi-même.

Ce n’est pas théâtre, ce n’est pas récit, ce n’est pas poème. C’est danse et c’est langue. Dur sera le chemin de Joris Lacoste, si cette brièveté même l’éloigne des dispositifs marchands, des feux de paille du temps. Il n’y a pas roman devant les morts. J’en veux presque au théâtre (mais reconnaissance à lui, et c’est peut-être aussi sa plus vieille tâche) d’avoir su s’approprier ce chant avant les univers plus mesquins des gens de lettres. Parce que, pour lire cela, ces mots si simples, c’est à tout le corps qu’on en appelle ?

Récemment j’ai rencontré à nouveau Joris, sa haute taille anguleuse et son sourire, son bonnet de laine et, une fois qu’il est parti, qu’on ne se souvient plus que des yeux, c’est comme s’il avait emmené avec lui tous les mots qu’on s’est dits : il partait au Canada ou très loin, je m’en étonnais, il m’a simplement dit : “ Je fais un remplacement de porteur. ” Et parce que c’était à moi, sans doute obtus, de chercher à comprendre, j’ai fini par savoir qu’il s’était engagé dans un spectacle de danse, c’est-à-dire le corps même devenu langue, et que dans ce spectacle - parce que, disait-il, lui le poète, il n’était pas au niveau technique des autres danseurs, la troupe de Boris Charmatz en l’occurrence - il était celui qui porte les autres danseurs, leur permet l’élévation. Je ne saurais évidemment me risquer à pareil, mais cela ne m’a, au fond, pas surpris de Joris Lacoste, voire comme chemin nécessaire pour pousser plus loin ce qu’entrepris dans ce qui suit...

Ne laissons pas Joris Lacoste au théâtre, emportons plutôt ce que nous enseigne le théâtre dans l’aventure neuve de la langue où, pour retourner sur l’immédiat du monde notre étonnement premier, c’est le corps aussi, et le souffle, et le bref, et la plus grande assomption de violence, qui s’en exige, pour qu’à ce prix soit le plus vieux de ce qui, dans la langue, nomme et respire. Ce que Joris Lacoste dit, dans un entretien avec Bruno Tackels pour la revue Mouvement : “ appeler le corps ”... un objet littéraire autonome, mais pas n’importe lequel. Je vois deux spécificités fondamentales : il y a d’abord ce qu’on peut appeler sa respiration, le fait qu’il soit voué à passer dans un corps, à devenir parole, à produire le jeu. C’est une contrainte particulière, pour un texte, d’appeler le corps. Ce devenir-parole du texte n’est pas propre au genre théâtral, mais c’est le seul pour lequel cette dimension soit indispensable...

Et ainsi le lirons-nous ici. Si rares sont ces rencontres.

François Bon, septembre 2002

1er janvier 2005
T T+