Au marché de la poésie

J’ai bien entendu dire parfois, ici et là, qu’il y avait quelque chose d’incompatible entre le concept de « marché » et la nature profonde de la poésie ; quelques remarques aussi sur le caractère « parisien » de la manifestation, sur la centralisation qu’elle a l’air de figurer, etc. Toutes choses qui me paraissent stupides, la première surtout, car voyez-vous, mesdames messieurs, et pour plagier quelqu’un qui avait par ailleurs réfléchi sur L’argent, cette poésie-là serait comme le kantisme, mains pures mais mains absentes. On ne peut pas à la fois se plaindre du « peu de reconnaissance de la poésie » et pincer le bec sur les manifestations qu’on organise autour d’elle.

A ce propos, et si on compare la situation actuelle du genre avec celle du temps lointain où j’étais lycéen à Paris, on aurait bien pu alors battre les pavés de la place St Sulpice ou d’ailleurs, on aurait eu du mal à trouver les ombres d’un poème ou d’un poète vivants, ceux-ci, comme chacun sait, étant toujours par définition des poètes morts et sous bandelettes. Cette dernière évidence - qu’ils sont tous morts - peut-être est-elle en passe, dans la conscience du public lambda, d’être renversée, et lesdites manifestations y sont bien pour quelque chose...

Or, du point de vue de l’éditeur - que je ne suis pas, moi, car je n’ai pas la charge ni le souci de la diffusion, ni ceux de forcer la conviction des lecteurs, libraires, bibliothécaires, ni trop l’inquiétude des « marges » et des bilans financiers, un directeur de collection n’étant pas, comme le « petit éditeur », dans la survie, et à se battre toujours pour convaincre sans perdre son âme - de ce point de vue, donc, j’ai toujours entendu que le marché de la poésie était, et le lieu où l’on vendait des livres, et le lieu où l’on rencontrait, dans un minimum de temps, le plus d’acteurs des métiers du livre de poésie : ceux dont j’ai parlé plus haut, avec en plus les journalistes et, bien sûr, les collègues éditeurs.

Histoire, donc, de prendre le pouls de la chose.

Or ce pouls bat fort sur ladite place. Il bat.

Je n’y suis pas allé souvent : deux fois, il me semble. Et chaque fois, ce qui m’a frappé, c’est en effet le foisonnement dudit marché, l’évidence palpable que cela existe, que quelque chose qu’on ne peut réduire résiste.

Oui : on peut dire évidemment que c’est là la sorte de luxe que s’autorise la machinerie de pouvoir qui préside au destin de la grande édition, histoire de se donner bonne conscience tout en pratiquant par ailleurs la « désublimation répressive » ; on sait aussi qu’on y voit passer ou présenter ce qu’on trouve moins bon ou même nul. On y entend pas mal de lamentations sur « l’état actuel de ».

Mais enfin on sent, on voit bien, que c’est là quand même que ça vit, car y passe aussi ce qu’on estime le meilleur, et le rare.

Y passe : à St Sulpice, on ne stationne pas derrière ou devant les stands. On circule, on feuillette, on prend en mains, on achète, on lit, on se parle. On découvre. On trouve souvent ce qu’on n’espérait plus : collections entières de revues, Cahiers du Sud ou L’Ephémère. On est souvent dans la surprise, celle des livres ou celles des hommes, on ne cesse de marcher, on ne s’installe pas, on n’est pas, comme dans les salons du livre ordinaires, dans la confrontation nécessaire avec le vedettariat, la simagrée des autographes, les amoncellements du dernier livre obligé : on est dans la rencontre.

Je sais bien que certains disent aussi que ça tourne au vase clos, que seuls les poètes s’entre-lisent, quand ils se lisent... Que passé le premier feu rouge, le monde en ville n’en a rien à faire.

Pisse-froid : on peut aussi venir tout simplement faire son marché à St Sulpice, cherchant « à tâtons une littérature faite à son estomac » qu’on ne trouvera nulle part comme ici, ramassée en soi, dans son ordre ou son désordre, comme on voudra, mais enfin là toute à portée, « tout d’une main ». Et, bonne nouvelle : on se sentirait ici, plus qu’ailleurs, ridicule de céder à la tentation de « réciter le journal », pour reprendre une autre formule à Gracq...

C’est pourquoi je vais y aller, à ce marché-ci, sans bouder mon plaisir. Même si, de nature, je ne me sens pas à l’aise au milieu des institutions ; tout de suite, pour tout avouer, j’ai envie de rire.

Seulement, dans celle-ci - pour autant que c’en soit une - on est quand même assez nombreux à aimer rire de la sorte, au sens où Rimbaud dit splendidement que « c’est rire aux parents que rire au soleil ».

Pour peu que le soleil y soit.

juin 2001
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