Ca va être tout noir...

- Ça va être tout noir. Ta gueule… !-

De quelle crypte elles sortent en rampant, je ne saurais le dire
Mais chaque nuit je vois ces créatures noires
Cornues et décharnées aux ailes membraneuses
Et aux queues portant la barbe bifide de l’Enfer
Elles arrivent par légions, portées par la houle du vent du nord
Aux obscènes griffes qui titillent et irritent
Elles me saisissent et m’emportent vers de monstrueux voyages…
HP Lovecraft, les maigres bêtes de la nuit

Il va faire noir, tout noir. Le temps du mal est là. La nuit pose ses ailes noires, étend ses sombres élytres. Le temps du mal est bien là. Nul secours à attendre. Les bêtes rodent à l’entrée de la grotte et n’attendent que l’apparition de notre peur intime pour surgir de l’obscurité, nous saisir, nous emporter. Le mal ultime, l’horreur de tous les temps.

7 heures, 15 minutes, le jour se lève, premières lueurs. Les maigres bêtes de la nuit ne viendront plus réclamer leur pitance. Les hominidés peuvent accorder leur confiance à la clarté rassurante qui se présente à eux, avançant au pas lourd de la cinquième Armée. Le bois des Caures est calme : début de matinée : février 1916. Les hommes de Driant peuvent se réveiller sur leurs deux oreilles, le temps des bêtes n’est plus, la nuit comme à regret lentement s’est éteinte, le jour est maintenant levé, il éclaire leur position, traçant une ligne de choix aux deux millions d’obus qui s’abattront sur eux au cours des deux belles journées à venir.

8 heures, 16 minutes, deux secondes, chaudes lueurs d’Amaterasu. La grande île est au calme, le temps est clair, l’astre du jour, rassurant, est présent depuis deux heures maintenant. Les monstres nocturnes que craignait tant Tsutomu lorsqu’il était petit se sont évanouis, emportés par les premiers rayons du soleil levant, figure du drapeau qu’il voit flotter doucement sur le toit de l’école. Il n’a rien à craindre, en ce 6 août 1945, l’alerte aérienne est terminée. Il ne se passera rien à Hiroshima aujourd’hui. Et la lumière guidera ses pas.

Le mal de la nuit n’est guère qu’un imposteur. Un vulgaire amateur. Un illusionniste, un clown, vague alibi pour les conteurs de foire, les poètes écrivains. Le mal, le vrai, se montre fier et clair. La mort intense se vit donc au grand jour. Seuls les criminels en petite série se cachent pour agir et profitent honteux du couvert de la nuit. Seules, les Bêtes grasses, repues, bien nourries se prélassent et digèrent, gavées de chair putride, sommeillant au soleil.

Ni fille de la nuit, ni enfant de l’aurore, la nôtre de bête ne connait pas le mal. Ni prédateur, ni proie, plutôt les deux parfois. Elle est du noir pour se cacher, du soleil pour chasser. Une grotte pour refuge, un fleuve pour vaisseau. Et la crainte de l’homme pour toute foi, pour ultime effroi…
Soyez prudent : Il va faire jour, tout jour.

21 janvier 2017
T T+