Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 1. La vie américaine

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Un jour en Floride j’ai rencontré un Français très riche, chasseur et pêcheur, qui disait avoir été l’ami de Franz Kafka. Étrange, me disais-je en le voyant me servir un whisky-soda, la façon dont le lieu de vie, ou la vie elle-même, modifient le physique des individus. Cet homme, extrêmement affable et accueillant, avait des airs de petit marquis fardé du XVIIIe, ou d’un aristocrate un peu fané de la Restauration. Son beau-frère était à ses côtés, beau gosse de 70 ans, très bronzé, yeux très bleus dents très blanches, qui ressemblait à un producteur de cinéma ─ ce que, sans surprise aucune, il était. Aucun des deux n’avait l’air d’un Français d’aujourd’hui (aucun des deux ne l’était plus, d’ailleurs). Je me souviens qu’il y avait dans le ranch de ce gars-là des dizaines de photos de Kafka, avec ou sans lui à ses côtés, avec ou sans chapeau, avec ou sans sourire. En arrière-plan, à n’en pas douter, c’était bien Prague, je pouvais reconnaître ici la Tour Poudrière et là les statues du pont Charles. Et à côté de Franz, il s’agissait bien, sur quelques photos tout au moins, de mon hôte, c’était indubitable. Il y avait quantité d’autres photos accrochées aux murs, mais je me souviens surtout de celles-là. Je ne m’expliquais pas comment un homme d’environ 70 ans pouvait avoir connu Kafka, qui était mort une dizaine d’années avant la date qu’un rapide calcul arithmétique me faisait supposer être celle de sa naissance. Peut-être, me disais-je, faisait-il plus beaucoup jeune qu’il n’était, et avait-il en réalité cent ans. Peut-être était-il une espèce de comte de Saint Germain, qui avait vaincu, provisoirement au moins, les effets de la vieillesse. Dans ce cas, il pouvait n’avoir qu’une quinzaine d’années de moins que Kafka, et se trouver à ses côtés sur une photo prise aux alentours de 1917. Cependant je trouvais cela vraiment étrange, parce que, sans même considérer le problème de dates, l’image que je m’étais depuis toujours forgée du monde de Kafka ne correspondait évidemment à celui de ce propriétaire terrien extrêmement riche, que j’aurais plutôt spontanément associé à Beverly Hills ou aux paillettes hollywoodiennes des écrivains-scénaristes à succès. Mais il est vrai que la vie américaine est très différente de ce qu’on imagine depuis le tout petit bout de notre lorgnette française, et notre goût des frontières étanches et des réalités inconciliables.










Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

9 avril 2015
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