Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 16. Disputatio

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse



Une rixe aussi brève que violente opposa un jour de 1981 à Sverdlovsk, sur les contreforts de l’Oural, deux anciens instituteurs, Sergueï Ivanovitch Romanov et Pavel Fedorovitch Lebedev. Romanov, 62 ans, qui avait publié à plusieurs reprises des textes documentaires dans un journal local, soutenait que la prose était supérieure à la poésie, tandis que Lebedev, 63 ans, qui quant à lui avait fait paraître quelques poèmes à compte d’auteur, affirmait que rien ne surpassait la puissance évocatrice de la poésie. L’un et l’autre rythmaient leurs discours de plus en plus passionnés de grandes rasades de vodka, si bien que la dispute dégénéra, et qu’à court d’arguments Romanov finit par poignarder Lebedev à la gorge et au foie. Le poète mourut avant même que les secours n’arrivent, tandis que le prosateur, bien qu’il regrettât amèrement son geste, fut condamné à quinze ans de prison au cours desquels, en hommage à sa victime, il se mit à écrire quelques recueils de poèmes, qui d’ailleurs firent l’admiration de ses co-détenus.
Ce même jour de 1981 à Irkoutsk, trois ivrognes discutaient de religion. Igor Stepanovitch Lepine, ancien marin qui avait participé à de nombreuses opérations océanographiques un peu partout dans le monde, était convaincu de l’existence divine, dont il disait qu’il avait puissamment ressenti la présence aussi bienfaisante que diffuse à 1637 mètres de profondeur, dans les abysses du lac Baïkal, qu’il avait explorés à l’aide d’un bathyscaphe un jour de juillet 1972. Ce jour-là, dit-il, lorsque je vis devant les hublots, dans la lumière des projecteurs qui éclairaient le sol vaseux ordinairement plongé dans une insondable obscurité, s’agiter d’étranges petites formes blanchâtres et vivaces, je compris que Dieu était partout, même dans la plus infime de ses créatures. Ne cherchez pas à comprendre, avait-il précisé à ses deux interlocuteurs aussi ivres que lui, ce fut une épiphanie, une certitude soudaine et inébranlable, une illumination. L’un des deux, Lev Maximovitch Pouchkine, était un ancien bûcheron qui s’enorgueillissait de son homonymie, laquelle le poussait parfois à faire preuve d’une arrogance certaine. C’est ainsi que, mû par un irrépressible désir de contrarier Lepine, il soutint un point de vue résolument athéiste et ironisa férocement sur l’épiphanie mystique de son interlocuteur. Ce dernier, dont l’alcool décuplait un naturel déjà colérique, lui asséna plusieurs coups de couteau et assassina dans la foulée le troisième ivrogne, Oleg Davidovitch Laboda, qui pourtant n’avait rien dit, ayant simplement tenté d’intervenir pour les séparer. Pouchkine et Laboda agonisèrent côte à côte et moururent dix minutes plus tard, les yeux écarquillés et sans rien comprendre de ce qui leur arrivait. Lepine quant à lui fut condamné à vingt ans de prison, malheureusement assez loin du Baïkal, dans les fonds obscurs duquel il restait persuadé que Dieu gisait parmi les petites crevettes aveugles et blanches qui s’agitent dans la vase.






Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

18 août 2015
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