Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 23. L’espoir ne meurt jamais

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Quelqu’un, à l’orphelinat de Vârânasî, avait un jour révélé au jeune Singh, qui allait avoir dix ans, qu’il était en réalité le petit-fils d’un très riche commerçant qui, quelques mois avant sa naissance, avait répudié sa fille, laquelle était morte en couches après une grossesse honteuse à l’abri des regards car provoquée par un musicien ambulant de caste inférieure (d’où la répudiation), mais au charme si juvénile et au regard si doux que la malheureuse avait succombé à ses avances ‒ après quoi il avait prestement disparu, et elle ne l’avait jamais revu. Or voilà que dix ans plus tard le grand-père venait lui aussi de mourir, avait-on dit à l’enfant, et conformément à la tradition avait demandé à ce que son corps fût brûlé sur le ghât principal et ses cendres versées dans l’eau divine, grâce à quoi il échapperait enfin au cycle des réincarnations, du moins l’espérait-il, ce qui pour l’éternité lui éviterait les douleurs de ce bas monde, qu’elles soient relatives aux multiples dysfonctionnements du corps, aux incessants tourments de l’âme, ou aux contrariétés diverses comme celle de devoir, à l’occasion, répudier une fille indélicate quoique naguère aimée et choyée.
Singh, arrivé sur le ghât à la tombée de la nuit quelques jours après que son grand-père y avait été incinéré et ses cendres répandues dans le Gange, avait longuement réfléchi face à l’eau trouble et silencieuse, puis avait regagné en courant les ruelles tortes de la vieille ville, et s’était précipité dans l’un des bazars qu’il connaissait où il s’était procuré un masque de plongée en plastique mou. C’est ainsi que les jours et les mois suivants, espérant grâce au masque être en mesure de discerner dans l’eau sacrée autre chose qu’ordures diverses, rubans multicolores et restes de cadavres mal brûlés, il plongeait sans discontinuer, fouillant activement les fonds limoneux à la recherche d’un indice quelconque, un objet ayant appartenu à ce grand-père trop rigide à présent dispersé dans le bras puissant de la divinité fluviale, une bague, une boucle d’oreille, un morceau de collier, même un simple reflet à vrai dire, n’importe quoi qui pût indiquer la trace d’une présence dont il lui semblait acquis que, s’il l’apercevait au milieu des excréments et des cadavres d’ânes et de chiens gonflés, il la reconnaîtrait aussitôt car elle serait, comme par ricochet, auréolée de l’amour longtemps contrarié, mais enfin révélé, d’une mère inconnue.




Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

5 octobre 2015
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