Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 26. Les feuilles d’acacia

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


– C’est pourtant simple, dis-je à Costello, il y a dans ce livre une grande quantité de scènes où les événements sont observés à travers une petite ouverture.
– Et alors ? fit-il en fixant l’écran muet de la télévision où des impalas à la langue agile se régalaient de feuilles d’acacia (juste avant, c’étaient des diks-diks pas plus gros qu’un lièvre).
– Et alors cela me semble être un précipité de son œuvre, voilà tout. Tiens, poursuivis-je en saisissant le roman, j’ai noté les passages (des post-it jaune vif jaillissaient çà et là entre les pages), je t’en lis quelques-uns.
– Mmmm, meugla-t-il, fasciné par les girafes qui avaient remplacé les impalas (c’était un documentaire sur l’acacia et ses prédateurs, pour lesquels apparemment une logique de taille croissante avait été adoptée).
C’est alors que s’ouvrit, dans la petite maison de gauche, une minuscule fenêtre (je saute quelques lignes, dis-je en levant les yeux vers Costello qui ne me regardait pas) si petite qu’une fois ouverte elle ne laissait pas voir tout le visage de celui qui y regardait, mais uniquement ses yeux. Plus loin : Elle montra une porte qui était tout à côté d’elle, sur sa gauche : - Il y a là un trou par où on peut regarder, allez-y. Plus loin : Il y rejoint une galerie de bois fermé, à part une petite fente à hauteur des yeux. Plus loin : Dans le lit, mais tout à fait caché sous la couverture, quelqu’un bougea et chuchota par une fente entre la couverture et le drap. Plus loin : Vous, femmes de chambre, vous avez l’habitude d’espionner par les trous de serrure, et vous gardez l’habitude de raisonner comme ça, à partir d’une petite chose que vous voyez réellement. Et ainsi de suite, il y en a des dizaines. Tu vois où je veux en venir ? fis-je en levant la tête vers Costello, qui à présent grignotait des chips devant les éléphants.
– Dis un peu, pour voir, répondit-il sans bouger.
Je me demandais s’il m’avait écouté. Qu’est-ce que des acacias malmenés par des éléphants avaient de si intéressant ?
– Eh bien, j’essaie de montrer qu’à partir de ces récurrences, il est possible d’établir que dans ce livre, comme dans toute son œuvre, le monde des juges et de la loi interprète la réalité toujours infiniment complexe d’un individu à partir d’éléments incomplets, fragmentaires, réduits (j’accumulais les adjectifs en espérant capter l’attention de Costello, mais rien n’y faisait, il ne quittait pas des yeux la savane africaine). Si on ajoute que cela se déroule dans un monde aux accès multiples et contradictoires, dont la langue parfois incompréhensible semble réservée à quelques initiés, un monde encombré de dossiers poussiéreux, où les noms ne renseignent que très peu sur les personnages, qui sont souvent interchangeables... Tu m’écoutes, ou non ?
– Evidemment que je t’écoute, fit Costello en fixant un guépard dans les yeux. Mais...
– Mais ?...
Il consentit à se déconnecter de l’écran et me regarda d’un air accablé.
– Honnêtement, tu n’as pas l’impression que tout cela a déjà été dit un million de fois ? La Loi, la topographie labyrinthique, les doubles...
C’est à ce moment-là qu’on sonna à la porte, et que je me mis à trembler sans raison.




Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

26 octobre 2015
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