Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 32. Les sirènes

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Après avoir traversé sur un rafiot de fortune l’isthme indo-uruguayen tout en remous, j’embarquai prestement sur le ferry Montevideo-Lisbonne, qui ne met qu’une vingtaine de minutes pour traverser l’étroit canal qui sépare les deux villes. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, juste avant de débarquer, je vis, qui filaient prestement devant la proue, une vingtaine de créatures étranges, oblongues comme des lamantins, velues comme de sombres rochers d’algues, fort affairées à fuir l’étrave du ferry en sifflant. J’écarquillai les yeux, m’agitai en tous sens, et appelai le capitaine, convaincu d’avoir découvert une nouvelle espèce animale.
Pensez-vous, fit-il l’air blasé, ce sont de simples sirènes... De la sous-espèce anthroposirenidae. Féroces et carnivores, attention, faut pas se fier à leur allure de gros têtards chevelus !
Il haussa les épaules.
Ҫa prolifère, ces bestioles. On ne les discerne qu’à peine, sous leurs épaisses chevelures. Elles tournent autour des navires et attendent que quelqu’un tombe à l’eau, en se contentant de siffler... Si cela se produit, c’est horrible : une véritable curée… Ensuite, lorsqu’on est prêt d’accoster, elles s’en vont. Si encore elles chantaient, soupira-t-il… Mais depuis des siècles elles ont oublié : elles ne font que tourner en rond en sifflant. Je vous le dis : elles n’ont plus grand-chose d’humain.
Et tandis qu’il me confiait cela d’un air dépité, je voyais les sirènes s’éloigner lentement, et rejoindre la haute mer.
Nous accostâmes à Lisbonne. Avant de descendre du ferry, je me retournai, mais ne vis rien. Je tendis l’oreille, mais n’entendis rien. Je me contentai de verser une larme furtive sur les chants disparus, puis m’engouffrai dans les ruelles obscures de la ville basse.



Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

7 décembre 2015
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