Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 47. Éloge de l’ombre

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse



Je me souviens d’une histoire parue dans un numéro de Mickey Parade lorsque j’avais six ou sept ans, peut-être huit. Cette histoire m’avait fortement impressionnée, si bien que je l’avais lue et relue, et ce jusqu’à mon adolescence. Aujourd’hui je ne sais plus où est ce numéro, peut-être est-il chez moi, parmi les Mickey Parade que ma fille lisait lorsque elle-même était enfant, et qu’elle a conservés, en vrac dans un grand tiroir au-dessous de son lit. Ou peut-être est-il chez ma mère, dans le petit cosy qui court le long de mon ancienne chambre, ou encore dans sa cave, à l’intérieur d’un grand carton poussiéreux contenant des dizaines et des dizaines de vieux livres et vieilles bandes dessinées. Peut-être aussi a-t-il été jeté. Je crois en tout cas que j’aimerais bien relire cette histoire. Il y était question d’une révolte des ombres. Un personnage maléfique, le Fantôme Noir, me semble-t-il, ou peut-être l’Ombre Noire, avait je ne sais trop comment poussé à la révolte et à l’autonomie les ombres de tous les personnages de l’histoire, dont Mickey, Dingo, le gros commissaire Finaud, et même le chien Pluto, qui avait une queue vraiment ridicule, mais ceci n’est qu’une parenthèse. Tous du jour au lendemain se retrouvaient sans ombre, et bien entendu fort démunis. Ces ombres étaient aussi mauvaises que les personnages eux-mêmes étaient bons, et ne rêvaient que d’une chose : réveiller d’autres ombres, fomenter une Révolution, prendre le pouvoir, et mettre fin à la dictature des êtres de chair qui les forçaient à répéter mécaniquement leurs moindres gestes. Il y avait à la fin une bataille entre les héros de l’histoire et leurs ombres, qui, bien qu’elles fussent quasi-invincibles puisque les balles des revolvers, par exemple, les traversaient sans dommages, perdaient bien évidemment la bataille et devaient réintégrer leurs personnages, tous fort soulagés de les avoir récupérées. Pour ma part je comprenais et partageais ce soulagement, car j’imaginais la terreur que pouvait susciter la disparition des ombres, et surtout leur révolte. Cette perspective m’épouvantait assez, pour tout dire. J’imaginais que ce pouvait être l’horreur absolue, à proprement parler une image de l’Enfer sur terre. Il faut dire aussi que cela me rappelait une histoire que mon grand-père Emmanuel me racontait lorsque j’étais encore plus jeune, donc vraiment un tout petit enfant, dans laquelle il était question de l’ombre d’un personnage que le Diable clouait au mur, si bien que le personnage en question ne pouvait plus s’échapper. Une vingtaine d’années plus tard environ, je lus L’histoire extraordinaire de Peter Schlemihl, et acquis la certitude que la disparition de l’ombre, tout autant que l’ombre elle-même, était bel et bien liée au Prince des Ténèbres. Ce n’est que bien plus tard que je lus l’Éloge de l’ombre, de Junichiro Tanizaki, qui m’indiqua définitivement quel était mon camp. Il était temps.








Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

21 mars 2016
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