Chronique des DMA2

J’entame enfin cette chronique annoncée en décembre. Hésite entre deux citations.

« L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentée avec l’infini. » Ch. Baudelaire

ou

« […] La valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l’imaginaire, l’imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l’expérience même de l’ouverture, l’expérience même de la nouveauté. […] » G. Bachelard, L’eau et les songes

Plus que le plaisir de citer, de se reconnaître dans la pensée d’un autre, je ne sais comment aborder la restitution du chemin parcouru avec les DMA2 du Lycée Guimard.
Il y a du vrai, de l’auréole.
Vrai > la rencontre, le lieu, les dates calées dans l’agenda, le partenariat avec la MEL. Vrai > l’horizon d’une présentation/validation de leur thème de diplôme devant un jury.
Vrai > tout aussi vrai le voyage immobile, le hors-temps.
L’auréole donc, en ouverture et expérience de l’un à l’autre. Quelque chose entre nous qui ne peut se voir, s’appréhender concrètement.

Je dis nous. Qui est-ce ?
Agathe, Manon, Anne, Irène, Jérome, Kévin, Léa, Maylis, Ophélie et Tiffany.
François Bordes, leur enseignant et moi, l’auteur invité.

Je dis nous. Pourquoi ?
Parce que je ne suis pas celle qui vient, dépose, repars. Je reçois, j’essaie de me saisir de cette drôle de chose qui n’a d’habitude que peu de place dans mes ateliers : l’examen et le diplôme, le projet personnel/professionnel. Il ne s’agit pas pour autant d’être « utile » mais que le mot, la poésie soient liés, reliés plus concrètement qu’à l’accoutumée — non que je méprise le quotidien, bien au contraire, mais il est courant que ce qui se vit en atelier, pensé souvent comme une bulle au creux du quotidien, soit détaché du programme, des préoccupations à court terme.
Il me faut donc penser et imaginer autrement dès la seconde séance.
C’est donc déroutant. D’autant que l’accueil qui me fut réservé était attentif, confiant et enthousiaste et qu’il y avait là quelque chose de l’ordre du défi et de la crainte... Le même processus qu’en création : malaxer les éléments conscients, le savoir, l’instinct, travailler à ce que temps et matière cérébrale fassent émerger « l’idée ».

De ce que je sais et sens des étudiants, il faut parvenir à faire sens, que les consignes d’écriture — qui toujours surprennent, voire déstabilisent — s’engouffrent dans l’être, y fassent leur chemin afin de ramener des mots certes mais également une forme du fond. (Et cinq séances, c’est peu !) En premier lieu, nous allons chercher une voix qui habite, ce qu’elle a provoqué, ce qui résonne toujours. "Les mots qui prennent toute la place, dit Francis Ponge, ne sont en général pas les nôtres." Bien évidemment, après l’écriture, on se lit, s’écoute, on donne et reçoit afin de, peu à peu, constituer un univers mental ou chacun a sa place - et ses mots revisités.

*

Ne dessine pas sur les murs.
Ne donne pas ton repas au chien.
Fais une relaxation.

Cerisier du souvenir.
Une voix douce.

Le corps se crispe.
Tous les muscles se contractent.

Quand un oiseau s’envole,
une fleur tombe de l’arbre.

La voix me dit :
« — Allonge-toi. »

Anne

*

Regarde ta sœur
Mange tes — trop mange
Sors un peu

Cadre des pensées
en son centre un crayon

l’encre d’une voix féminine
mature et fatiguée

Autour de moi
un champ, une route

La voix qui dit :
« — Fais attention. »

Kévin

*

Ensuite, relier la parole émergée (elle-même porteuse de multiples voix) à la question du lieu — allées et venues entre intérieur et extérieur. Ce « je » toujours le même, toujours un autre.

*

Je suis dans ma chambre
Le temps est gris, le ronronnement du chat
Casse le silence pesant

Cloisonnée dans mes pensées, je me surprends à rêvasser
A rêvasser de tout et de rien, et c’est déjà beaucoup
Momentanément indisponible
Hors service
Hors circuit

La tranquillité d’une foule
La douceur d’une gifle
A la fois dedans et dehors
Stoïque comme du feu
Multiples facettes, changement d’humeur

Je suis dans ma chambre
Toujours entourée du silence
Qui cogne sur les murs
Et résonne en moi

Tiffany

*

Je suis assis devant ma fenêtre, rideaux ouverts, dos à tout le reste. Vin chaud.
Je laisse s’enchaîner les accords de guitare, dans un premier temps c’est assez bateau. J’en cherche un qui dissone, et tout en me livrant à mes pensées, je fredonne des mots dont je ne me souviens jamais.
A ce moment là je pense à cette éternelle frustration qu’est celle d’un esprit qui ne cherche rien de stable, et je me demande quel sens donner à cet esprit.
La première leçon que j’en tire, c’est que je ne le ferai jamais plus dans l’attente de flatteries aucunes. C’est dur, c’est si dur. On m’a très peu enseigné l’humilité. Je me dis qu’on est une grande fratrie de prétentieux et j’ai peur. J’ai peur que l’on s’égare, que l’on nous égare, comment peut-on ne pas s’égarer, comment peut il y avoir plusieurs vérités ? Je me mets à jouer des choses tristes, très tristes. Ma voix ressemble à un pleur mais elle semble vouloir chanter une gloire. Et l’espace d’un instant je voudrais être une fourmi parmi d’autres. Et puis non… Elles n’aiment pas. Elles ne se repentissent pas. Elles ne sentent pas la flamme du mal et ne voient pas vers en haut. Elles sont enfoncées dans la matière.

Jérome

*

Troisième temps, celui de la troisième personne. Jeu d’ombres et de lumières, de fantasmes et d’intuitions. Les étudiants sont des fresquistes, le mur servira d’écran de projection.(Proust et son questionnaire font l’introduction de la séance, les réponses resteront au secret de chacun.)

*

Il avait pris son courage à deux mains
et avait réussi à la convaincre de le suivre.
Ils s’étaient assis adossés au mur du cimetière, près de la route.
La nuit était déjà tombée depuis longtemps.
La pluie avait cessé.
Ils regardaient dans un silence quasi religieux,
la lumière du lampadaire jaune dans les flaques d’eau.
Le ciel était redevenu étoilé.
Ils avaient tous les deux le sentiment d’être entier.
Conscients que cet instant n’appartenait qu’à eux.

Agathe

*

La nuit tombe
joue a nous faire peur .

Elle créait grâce au lampadaire des ombres animées naturellement,
Entre bois qui craque,
branche prise dans le vent glacial et les murs qui font écran.

Elle regarde et se demande :
"Est ce une silhouette ? Une apparition fantomatique ...
Notre esprit nous joue des tours
Il est dangereux de se promener seul la nuit

Manon

*

Tous et toutes progressent, c’est-à-dire mènent un chemin singulier dans la langue, découvre la leur — comme ils cheminent dans la réflexion que réclame leur formation : faire avec « du/de » soi, travailler la matière qu’elle soit langage ou enduit, pigment, marbre ou bois. Mais je n’ai toujours pas « l’idée ». Celle qui provoquera la joie, la satisfaction d’avoir misé juste.

Et puis voilà qu’arrive, sans crier gare, sans valet pour l’annonce, Melle de Scudéry et la Carte du Tendre. « Eurêka ! » comme disait l’autre. « L’idée » enfin a poussé, percé la conscience — il me semble qu’à force de discuter avec François, de regarder ces jeunes gens, de les lire, j’ai ce qu’il faut à proposer : dessiner un territoire intérieur et le présenter aux autres, tel un explorateur. Résultat qui me dépasse la séquence suivante : les autres deviendront jury, la présentation un acte préparatoire à l’examen « réel ».

Avant de nous quitter, vacances de Noël obligent, François a mis leurs textes en forme, leur offre lecture et recueil personnalisé. De nouveau, écoute, joie toute en retenue. Fierté, je crois.

Cela pourrait suffire de retranscrire ce surgissement toujours neuf non pas de l’idée en soi mais de son appropriation par l’autre, le "déclencheur à/de singularités".
J’ai cependant besoin de partager ce qui m’a marqué – au sens d’empreinte :
le silence devenu âtre et feu,
la concentration en mouvement menant chacun,
et le fait de ne pas charger la séance de quoi que ce soit d’autre, de rester en marge, en attente détendue mais vive tandis qu’ils crayonnaient, dessinaient ce fameux autoportrait imaginaire évoqué avec François dès notre premier rendez-vous.



Voici donc ce qui m’a été offert : accepter de laisser prendre, laisser vivre.

Et si quelque doute ou interrogation naissait à la lecture de cette chronique, je laisse en partage une œuvre vidéo, souvenir d’une restitution, lors des Journées Portes Ouvertes du lycée où je n’ai rien eu d’autre à faire que de regarder, écouter ce que les étudiants ont décidé de réaliser eux-mêmes. La préhension des textes, la réflexion et réalisation formelle est totalement d’eux. Je n’ai eu qu’à recevoir ce présent (au double sens du terme) comme tous les autres visiteurs - avec cela de plus que j’ai eu la chance de connaître l’atelier, l’anti-chambre de leur création.
Eux, leur présence, leur voix,
et ce je ne sais quoi de précieux inénarrable qui auréola notre rencontre. Les enjeux de leur être.

26 février 2016
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