« Comme dans les contes et dans les pays pauvres »

Comme dans le même temps coexistent sans se combattre ni s’annuler des durées qui avancent chacune son allure dans le lit de son fleuve, par exemple la durée d’une narration et la durée de sa lecture, la durée de cette lecture et un certain nombre de stations de métro

comme il existe dans la langue chinoise quatre tons fondamentaux - hauteurs stable, descendante-montante, montante, descendante - qui déterminent le sens d’un phonème

il y a, il me semble, dans les nombreuses typographies de Köszönöm - caractères, corps, italique et romain, avec ou sans majuscule, avec ou sans ponctuation - l’urgente nécessité de lancer des nappes de langage à l’assaut de la page et elles, sans signification en propre, établissent puis infléchissent les stratifications du texte - ce qui s’engouffre de la bouche et des mains, du regard dans les phrases, ce qui avale les certitudes, le tremblé qui s’offre du corps où vivre, ce qui se dit des mots et du poème, de soi, des autres.

Chacun comprend les poèmes et c’est si simple qu’on n’ose pas comprendre. Et on a beau multiplier les voiles, opérer dans le secret, même ça c’est si simple qu’on n’ose y croire. Car c’est en existence première, et d’avoir roulé beaucoup de gorges d’avoir roulé de beaucoup de gorges, dire : je t’aime. Le poème relie avant d’être lu et nous savons que les relations qui existent existent l’inconnu alors la syntaxe du poème cherche dans un très petit temps : partout. Le poème sait qu’exister est un verbe transitif et transitoire. Et nous savons vaguement le pouvoir des mots que nous ignorons et pour ça nous ne tentons pas toujours de les lire : un, par terreur du vide où précipite le pas plus loin, deux, par appétit d’un mystère qu’on croit qu’une exigence de lecture, une exactitude, perdrait. On préfère que ce ne soit pas si simple. Ce serait sur le pas manquant poser l’insuffisance du pas. S’abandonner à moins. Dans un monde d’addition.

À l’assaut de la page qui résiste parfois avec force parfois en souplesse, aussi ces courts traits parallèles qui résonnent avec la géomancie bambara pratiquée dans le sol de la région de Ségou (Mali) :

Dans l’oscillation ////// La tentation de la montagne ///// Pèse un peu ///// Le grand dehors // Et la menace passagère à perpétuité / Du grand dehors
[...]
Et ne savoir que faire d’un amour tant l’os / //////// / / / je est altéré / /////// Si seulement plusieurs / //// / Nombreux

Le texte qui abrite, recueille, offre un refuge aux cauchemars et aux gros animaux fuis par tous, chassés de partout, ceux approchés par Vol-ce-l’est probablement, ouvre sur une terre rouge, sableuse, qui ne craint pas que le sens tarde à venir ou ne se présente pas du tout.

Là où il y a à lire, il y a aussi, avant ou après, voilà les termes du débat, à voir
comme en peinture
il y a à entendre comme en musique.

Qu’apprendrait-on de savoir ce que signifie Köszönöm, qu’on ne sait pas bien prononcer, un mot dont on ne connaît pas le sens est-il déjà un mot, je fais partie de ceux qui aiment relire au déroulé des textes de Caroline Sagot Duvauroux les mêmes mots inconnus, je me garde d’ouvrir le dictionnaire qui les précipiterait dans le genre, la synonymie, la connotation, la réfraction à la surface d’un miroir des choses, ils signalent le rendez-vous insistant, la part d’enfance irréductible des apprentissages d’aujourd’hui.

Seul

À la fin on rencontrera bien quelqu’un À la fin on prononcera bien un premier mot pour quelqu’un et ce sera la fin Bonjour ou bonsoir si c’est le soir Ou ‘jour si on est essoufflé d’avoir abattu les adjectifs Ou Mongen’ si on est étranger Ou jo napot si on a suivi l’aigle Turul jusqu’au soleil Ého soleil !
On fera partie du chant de la montagne On fera partie de quelque chose On aura converti le chant de la montagne avec salut par exemple et tout son corps maigre stoppé par la parole dans la caillasse Et le corps de l’autre qui ne serait pas un rêve d’autre mais un vrai autre stoppé par la parole sur le rocher en contre-haut changeant complètement l’horizon Là véritablement chose première métamorphosant le profil rongé d’horizon Et voilà que c’est ainsi dirait-on Jo napot

À l’assaut de la page partent les gestes et les récits du je « je peins », du tu « Ena Lindenbaur peint », du il ou elle « Jean-Pierre Héraud peint ». L’attribution personnelle est indécidable, sans enjeux. L’infinitif sait tenir droit les verbes. Ce n’est ni avant ni après, c’est pendant.

Parcourent en compagnie Patrick Wateau et Christian Hubin
Van Gogh Cézanne Francis Bacon Jérôme Bosch
Hölderlin Rimbaud Tchekhov Proust Anne Carson Paul Celan Blanchot Lorca Bachelard et Leiris
pas seulement les noms, ces pierres qui marquent notre voyage.


Photo : Spiegel Prisma Cinema Machine, installation de Dieter Appelt, 1997.

1er janvier 2006
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