Crise du récit, méthode de travail

À K., toujours.

« Ce que j’ai dû écrire pour préparer le chemin a fini par faire le chemin lui-même » (Philippe Rahmy).

Soudain le récit s’interrompt. Il n’y a plus de texte, il n’y a plus de narrateur. Tout horizon de temps a disparu, plus rien n’est en cours. Le monde ne parvient plus que par excès, il y a trop de tout. Aucun élément n’accepte plus de s’y répartir, de se rendre discret, de composer avec les autres. Chacun se présente comme le premier ou le dernier, l’originaire ou le définitif, le seul possible. La rue veut être le tout du monde au point d’exclure immeubles, passants, véhicules, arbres, ciel. La chaussée se dresse comme une muraille d’eau ou de macadam, prends garde, elle va s’enrouler autour de ton cou, elle t’étranglera, fuis ! Mais où ? Car l’immeuble, l’arbre, le passant font de même, chacun pour soi, de sa propre autorité. Bientôt le monde n’est plus qu’un champ de bataille dont chaque élément désire l’anéantissement de tous les autres, dont toi. Pierres, terre, bois, sang, éclatent, explosent, débordent, saturent d’un carnage en règle. Et même recroquevillée au fond d’un cagibi éteint ou allongée derrière le comptoir de l’auberge, tu n’es pas en position de rétorquer aux cavalcades du trop-plein.

(Plus tard.)
Le récit doit reprendre.

Quand on ignore ce que signifie le mot inspiration, vingt années est une bonne durée pour faire confiance à une méthode de travail si elle a fait ses preuves durant une ou deux interruptions semblables. Voici la mienne.

Ce matin il pleut, on ne voit pas la tour Eiffel, la fenêtre entrouverte laisse passer un filet d’air glacé. Ou : ce matin il fait beau etc. Importe seulement qu’il y ait un matin et un temps quel qu’il soit. Quelque chose plutôt que rien, et on écrirait bien.
Vas-tu écrire ?
Pas si vite !
L’interruption a laissé derrière elle des tonnes d’os et de gravats, une simple mine de crayon n’en viendra pas à bout.

Argumente d’abord point par point contre toi et aborde avec sérieux la première étape selon laquelle il y a nombre de tâches plus urgentes, plus nécessaires, plus inévitables qu’écrire ce texte-là. Par exemple se couvrir d’un manteau, gants et bonnet, sortir. Marcher jusqu’à la Seine, jusqu’aux immeubles en verre. Revoir les eaux grises, les loupiotes des péniches, les quais de débarquement déserts. Ne pas t’étonner de l’animal errant qui te suit, il n’est jamais loin l’animal des yeux, l’animal de l’oreille, l’animal de la main, il réclame sa part dans la méthode de travail. Lui sur les talons, franchir le demi-pont où croisent parapluies et motos. Compter les érables rouges, sept, autant que de merveilles du monde dont la branche de fleurs de coton que tu as vue hier au marché. Te pencher sur le parapet et lancer dans le vide les noms de Ghérasim Luca, Virginia Woolf, Paul Celan afin que leurs ailes te frôlent comme les mouettes au bord de mer.
Rester là, oublier le temps qu’il faut.

Quand la ville aura effondré ses armes dans ta bouche, fleuve, péniches, pont, mouettes, voitures, ce replié impénétrable, vois si quelque chose, un mot suffit, a résisté.
Oui ?
Rebrousse chemin.

Une fois de plus pose l’hypothèse que le monde est en attente de ce texte-là (ou d’un autre texte, ou du texte d’un autre, nul orgueil dans ce propos), qu’il ne perçoit pas grand-chose de sa propre présence ni de son propre déroulement, qu’il a besoin qu’on le lui écrive noir sur blanc même s’il ne le concède qu’à regret.
Ne t’écarte pas de ta feuille de papier.
Petite transie, patience !

Si j’étais peintre… dis-tu.
Si tu étais peintre ah comme avec ardeur tu construirais un châssis avec une scie, un marteau et des pointes, découperais la toile aux dimensions, préparerais les couleurs au lieu de ne pas bouger de ton tabouret inconfortable ou d’arpenter la pièce de long en large, ta façon à toi de te rendre vers le texte que tu croiseras bientôt car n’en doute pas lui aussi, l’animal du langage, il te cherche. Tu n’es pas quelqu’un qui n’écrit pas.

19 décembre 2007
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