DISPARITION

Disparition

L’autre jour, je n’ai pas pris le train, ou plutôt : je ne l’ai pas pris tout de suite.
Parce qu’en arrivant au niveau de la gare de Saint Ouen l’Aumône le matin, j’ai vu un bâtiment pour la première fois. Enfin, pour la première fois… non, parce que je l’avais déjà repéré, mais simplement c’était la première fois qu’il ne faisait pas que partie d’un décors et qu’il en ressortait aussi largement, comme les miss qui s’avancent sur le devant de la scène, une à une, elles sortent du rang, elles s’affirment, elles n’ont que quelques secondes pour montrer en quoi elles sont uniques, en quoi elles sont des pépites en dépit de ces mensurations, de ces cheveux qui leur dégagent le visage et de cette voix un peu molle et complètement hallucinée qu’elles partagent avec toutes leurs concurrentes.
Marrant de comparer cette bicoque en ruine, qui semble avoir poussé comme du chienlit à côté des rails, à des femmes dont on exige une peau nickel, une coiffure sans épis, une dentition blanche et une démarche souple et harmonieuse. Marrant, oui, mais pas si con que ça en fait, parce que dans mon souvenir, dans ceux qu’on échange parfois avec le seul copain de primaire que j’ai gardé, et dans les nombreuses photographies que je conserve au sein de ce petit album à la couverture rose bonbon, Jessica est jolie comme un cœur, Jessica était bien partie pour être grande, Jessica était un peu cul-cul la praline et carrément à l’ouest, Jessica aurait pu être miss France.
C’est un scénario possible. C’est un de ceux que j’envisage souvent, que je construis lentement, au fil des jours qui passent, depuis maintenant 14 ans, depuis ce jours où on s’est dit au revoir à la sortie de l’école Maintenon, où je lui ai dit « à demain et oublie pas ma carte Pokémon », et où, comme je devais l’apprendre une semaine plus tard, je l’ai vue pour la toute dernière fois.
Elle a disparu, Jessica. On ne sait pas où elle est, on ne l’a toujours pas retrouvée. J’étais petite, j’étais triste, bien sûr, mais peut-être que mon cerveau est resté bloqué, parce que, quand je pense à elle et que je me demande où elle est, l’angoisse n’est pas là. J’étais déjà fantasque à l’époque, je m’emmerdais dans la cours de l’école, je lisais des romans Harry Potter qu’une sale peste balançait par terre, je dessinais et c’est par ce biais-là que j’ai commencé à avoir une certaine popularité, parce que j’avais un bon coup de crayon, parce que je savais faire, parce que j’ai eu l’idée de vendre les petites œuvres que je taillais en 5 minutes, et parce que, maintenant que j’y réfléchis bien, je m’inspirais beaucoup de Jessica, la chérie de ces messieurs, la chouchoute toute trouvée des maîtresses à grosses lunettes, aux mains tremblantes, aux gros pulls en laine et à la gorge débordante de tendons, et la nana sympa, qui a eu pour moi, la rejeté et la zarbi de service, une amitié étonnante, qui a duré, qui a duré, qui a duré, jusqu’à ce jour où elle est partie de l’école, où elle n’est pas rentrée chez elle, où elle n’est jamais parvenue jusqu’à la porte de son immeuble, et où personne n’a rien vu, on sait pas où elle est, on ne sait pas, on est désolé.
J’ai pensé pendant un temps boucler mes valises et me lancer dans le monde pour la chercher. Je l’ai fait, même. C’était deux mois après sa disparition. J’ai fait mon sac, j’ai donné rendez-vous à un copain, on voulait partir tous les deux mais comme il est pas venu et que moi, j’étais un peu conne, j’y suis allée toute seule. Je me suis lancée. J’ai pris le train, pas pour Paris, mais pour la forêt, parce que Jessica aimait bien la forêt. Alors moi, je me suis dit qu’elle devait se trouver là.
Quelle patate, non mais franchement ! Il y avait des gens qui me demandaient dans les transports où étaient mon papa et ma maman. Ils me demandaient ce que je faisais là, toute seule, et quand je suis arrivée à Montmorency et que plusieurs personnes m’ont vue entrer toute seule dans la forêt, avec mon sac plein de choco BN, de canettes de coca, de chipsters, de chaussettes et des J’aime Lire que Jessica dévorait quand elle venait chez moi, là on s’est super inquiété. Je sais pas qui a appelé la police, mais je sais que c’est un monsieur avec un uniforme qui m’a retrouvé.
Je m’en souviens très bien : il avait un menton assez gros. On aurait dit que sa face s’enfonçait dans sa graisse. On aurait dit un œuf au plat, avec du relief et qui aurait formé un visage par miracle. Bon, on n’allait pas lui vouer un culte et le présenter au pape, mais si mon papa et ma maman avaient été croyants, sans nulle doute qu’ils lui auraient voué un culte ou qu’ils auraient vu en lui l’incarnation de la main divine, qui m’avait pointée du doigt, qui avait guidé les pas de ce monsieur dont je ne sais pas le nom et qui m’a arrachée mon nom de famille, le prénom de ma maman et la ville où j’habitais.
Je me suis endormie pendant qu’on me ramenait chez moi. Il faisait nuit, et puis j’étais un peu déçue par ce voyage en forêt. C’est que je pensais pas qu’il faisait aussi froid au milieu des arbres la nuit, et quant à savoir si j’ai eu de la chance ou pas, je vous l’ai dit : mon cerveau est restée bloqué quand je pense à tout ce qui est lié à Jessica. De fait, j’ai surtout le souvenir d’une espèce de magie, de Blanche-Neige que les animaux n’attaquent pas, de Blanche-Neige qui trouve refuge au milieu d’une maison dans les bois, et Jessica ressemblait tellement à une princesse Disney pour moi que pendant un an, c’est ainsi que je l’ai imaginée : perdue dans les forêts où papa et maman nous emmenaient, ma sœur et moi, faire du vélo, du roller ou des ballades à pieds, perdue mais pas tout à faire puisqu’elle avait trouvé une maison, où dedans il y avait des nains, et elle faisait le ménage en sifflant, en attendant son prince charmant, pas de sorcière pour elle, Jessica a toujours rimé avec merveilleux et gentillesse. Il ne peut pas y avoir d’ombre dans ce tableau, ça dégage, ça n’a rien à faire là !
Bizarre donc que cette maison sur le bord des rails du train à Saint Ouen l’Aumône m’ait fait penser à elle. Je me suis dit, en voyant la baraque, son toit défoncé, son abri de jardin oublié et ses fenêtres majoritairement cassées, que c’était typiquement le genre d’endroit où Jessica ne passerait pas la nuit. Une allusion, sur le mode du négatif, et la motivation pour aller voir. On avait parlé d’usines abandonnées, de ville laissée à l’abandon, ou encore de grotte un peu glauque et marginale en atelier. Il y a eu certainement une association étrange qui s’est faite dans ma tête, ça et le fait que j’ai peur en ce moment qu’une amie chère se fasse exploser au milieu d’une foule et que notre amitié ne finisse comme cette vieille bicoque jusqu’à laquelle j’ai marché : dans un état déplorable, un état qui fait pitié, mais sur lequel on crache pourtant parce que c’est horrible, dans un quartier si joli et aux rues si tranquilles, un machin pareil ça n’a rien à faire là, c’est pas à sa place.
On a balancé des canettes sur ce qui restait du jardin de devant, et j’en ai vu plusieurs de coca. J’ai encore une fois pensé à Jessica. J’ai souri, je me la suis imaginée dans une robe de princesse, en train d’arpenter les rues du haut de ce petit corps où elle est restait figée pour moi, en train de roter allègrement et en ajoutant sa touche à d’édifice : à cet empilement, à ce cimetière de boissons vides et qu’on plantait là, qu’on laissait là, peut-être qu’on s’imagine qu’un arbre va pousser, qu’est-ce que j’en sais ! Un train qui passait a tout cassé, et comme j’étais venue ici pour retrouver Jessica et parce qu’une intuition d’écriture s’est glissée en moi, j’ai escaladé le débris de la clôture et je suis entrée dans la maison.
C’était simple, mais simple ! La porte, il n’y en avait plus. Juste un machin en bois qui s’était écroulé sur le sol et sur lequel j’ai marché, avec des bottes à talons, quelle bonne idée ! J’ai fait un de ces boucans, mais je venais pas ici pour retrouver la magie des lieux ou je sais pas quoi. Je suis venue ici parce que ça va me servir, me servir à moi, qui aime bien penser à Jessica, qui aime entretenir cette magie au milieu du glauque irréel du destin improbable de cette gamine que j’ai laissée derrière moi, que l’école a comme semé au hasard, la main de la grande horloge en fer sur le toit qui s’est emparée d’elle, sans que personne ne s’en aperçoive, et qui l’a envoyée loin, loin, loin, comme le roi à la fin du Roi et l’oiseau, quand il est soufflé par le robot, une poussière, Jessica est une poussière. Mais pour moi, c’est une étoile, une étoile rose, comme celles qu’il y avait sur le papier peint fatigué qui ornait les murs de ce qui avait été une chambre. Une chambre d’enfant ? Je sais pas. Et comme je trouve ça triste de conclure une description par un je ne sais pas, alors j’ai inventé.
Je me suis assise sur ce plancher plein de mégots de clope, de noirceur, de traces indescriptibles, de moutons, de verdure, de fleurs séchées aussi, et de craquements, et j’ai imaginé Jessica ici. Jessica la princesse que les nains auraient chassée, que le prince aurait larguée, et qui, au lieu de continuer de se saouler au coca, revient là, sur ses pas. Comme moi, elle rentre, je l’entends qui monte les escaliers et je la vois, elle est là, elle sautille, comme quand on jouait à l’élastique, qu’elle ne se décourageait pas de me voir un jour porter des souliers et non pas des baskets à crampon qui me valaient une étrange admiration du côté de la gent masculine à casquettes, à baladeurs CD dans leurs grandes poches et à l’insulte composée facile et toujours oufissime.
Jessica, elle regarde cet endroit. Jessica, elle se remonte les manches, elle se dit que ça lui plait bien ici, et elle décide de s’y installer. Toute seule cette fois, pas de collectivité, rien du tout. Une façon pour moi de me l’approprier, d’en faire quelque chose qui aurait pu être elle, c’est vrai qu’en tant que super fille, élevée par les autres, il aurait été facile de croire qu’elle était seule au monde. Elle était tellement haute par rapport à nous, elle ne voyait même plus le sommet de nos crânes, sauf le miens, parce qu’on m’estimait indigne de porter Jessica. Alors Jessica me voyait, hors de la masse, Jessica essayait de m’y entrainer, et Jessica a disparu, dans un univers magique, désolé et que je bâtis pour elle, sans avoir réussi.
L’irréductibilité des choses, du temps qui passe et de ce qu’on ne peut pas changer. J’aime ça. L’infantilité parfois cruelle du surréalisme, et son détournement, ses associations qui passent pour innocentes et qui permettent d’écrire sur des sujets horribles, durs et angoissants. J’aime ça. Cette maison, sombre, qui craque, secouée de partout quand passent les trains, un espace grand mais inoccupé, un dépotoir géant, la preuve qu’elle n’ait qu’un passage, que personne ne va la sauver, qu’elle se fera détruite et qu’on ne lèvera pas le petit doigt pour elle. Elle m’inspire. Parce qu’elle se marie bien avec Jessica, ses cheveux blond cendré, ses grands yeux gris, sa bouche pulpeuse de grenouille, sa robe de princesse Barbie du dernier mardi gras qu’elle a passé avec moi, ce merveilleux qui reste collé à elle, cette liberté qu’elle représente pour moi, ce mal qu’elle charrie dans son sillage aussi, et ces souvenirs à l’infinie qui m’ont envahie, que je peux tordre comme je le veux, que j’ai serré dans mes bras, que j’ai emporté avec moi, que le train au retour vers ma ville a bercé, et qui m’ont permis, cette nuit-là au moins, de fermer les yeux et de la voir, cette princesse oubliée, envolée, volatilisée mais de retour, couronnée en miss Val d’Oise et se démarquant des autres grâce à ce qu’elle déclara pendant les quelques secondes qui lui était imparties :
—Eh bien moi, je vis dans une maison abandonnée, au milieu des canettes dont on ne veut plus, des cafards qui tentent de m’envahir et de la décomposition intolérable du temps. Et vous savez quoi ? Je m’y sens bien, je suis chez moi, et je vais y rester pour un sacré bout de temps, je crois.

Magueur Cécile

28 février 2017
T T+