E. E. Cummings : L’Énorme Chambrée, récit

Réédition chez Christian Bourgois, dans la collection Titres, de L’Énorme Chambrée de E. E. Cummings, récit publié la première fois en 1922.


Le maître lui-même ouvrit une serrure. J’entrai, froidement. Le gros soldat verrouilla la porte et la cadenassa. Quatre pieds s’en allèrent. Cherchant dans mes poches, je trouvai quatre cigarettes. Je regrettai de ne pas les avoir données, elles aussi, au singe – à l’ange. Puis je levai les yeux et aperçus ma harpe à moi.

L’Énorme Chambrée, premier livre de E. E. Cummings, récit d’un épisode peu glorieux de ce qu’on n’appelait pas encore « la der des ders », se déroule durant les trois mois de l’automne 1917, dans le camp de triage de La Ferté-Macé (Orne). Cummings l’écrivit durant les trois mois de l’été 1920 dans la ferme familiale du New Hampshire.

Au début de l’année 1917, Cummings et son ami Slater Brown se sont portés volontaires et engagés dans le corps américain d’ambulanciers de Norton-Harjes. Slater Brown ayant écrit du front des lettres qui ont déplu à la censure française, les deux hommes sont arrêtés par la police, Brown pour atteinte au moral de l’armée, Cummings parce qu’il est son ami.

Le camp de La Ferté-Macé rassemblait les étrangers « suspects de toute espèce, en attendant qu’une commission [militaire] décide de leur culpabilité ». Après comparution devant la commission, les détenus étaient alors soit libérés soit envoyés « dans une vraie prison : Précigné, dans la Sarthe ».

Ces trois mois de détention écrits en trois mois (été 1920) et 393 pages que le lecteur ne mettra pas trois mois à lire, comment les raconter ? Une double opération, que Cummings expose comme telle, structure le temps de ce récit : compression, extension.

Une fois que le prisonnier s’est intégré à son milieu, qu’il s’est rendu compte que les conjectures sur sa libération éventuelle ne sauraient abréger ses heures d’internement et qu’elles pourraient très bien, au contraire, le plonger dans le désespoir, voire dans la folie, les événements ne se succèdent plus : rien de ce qui arrive, même s’il est lié à un autre événement tout à fait isolé, ne s’intègre dans une suite de priorités temporelles : chaque événement se suffit, il existe en dehors des minutes, des mois et des autres bienfaits de la liberté.

Voilà pourquoi je ne me propose pas d’infliger au lecteur un journal de cette alternance : vie et non-vie, de ma présence à La Ferté – non pas parce qu’un tel journal l’ennuierait à mourir, mais parce que la technique du journal chronologique empêche de refléter l’atemporalité. Au contraire : je tirerai de leur caisse grise quelques jouets, pour moi plus ou moins étonnants, qui déplairont peut-être au lecteur mais dont les couleurs, formes, textures font partie de ce présent effectif, sans avenir ni passé, que ceux seulement connaissent qui ont subi l’amputation du monde.

Après la compression de l’indéterminé - description minutieuse des conditions d’incarcération (corvées, cachot, manque de nourriture et d’hygiène) avec, bien établis par la tradition militaire, leurs dispositifs d’humiliation et de déshumanisation, puis le récit du déroulement, heure par heure, d’une journée type -, l’extension de ce qui a été hâtivement noté :

Dans un de mes nombreux carnets je retrouve ce paragraphe parfaitement explicite :

Table de jeu : 4 regards jouent au chemin de fer contre 2 cigarettes (1 morte) & Une pipe les figures contrastantes arrachées par la maigreur d’une bougie fichée dans une bouteille (Naissance J.-C.) où siège l’Astucieux qui ponte, chante (le matin) « Meet me »…

spécimen de technique télégraphique qui, en clair, veut dire : Judas, Garibaldi et le Patron hollandais (que le lecteur connaîtra tout à l’heure) – la cigarette de Garibaldi s’étant éteinte, tellement il est absorbé par le jeu – jouent au chemin de fer contre quatre individus aux regards concentrés qui sont peut-être l’Instituteur, Monsieur Auguste, le Coiffeur, et Même : comme toujours (ou presque toujours) c’est l’Astucieux qui tient la banque. Une bougie, fichée dans le goulot d’une bouteille, éclaire de sa maigre lueur les différentes physionomies et leur découvre une féroce unité. L’éclairage de l’ensemble, la disposition rythmique des figures, construit une intégration sensuelle qui suggère une Nativité de maître hollandais. L’Astucieux, après son gazouillis matinal, ne desserre pour ainsi dire pas les dents.

C’est l’atemporalité qui permet ces extensions et compressions, pas seulement. Elle laisse aussi assez de place aux corrections et variations que, une fois n’est pas coutume, l’auteur ne garde pas pour lui mais propose à la lecture. C’est cet espace qui donne une chance à quelques hommes d’exister pour eux-mêmes et sans jugement d’aucune sorte.

L’« énorme chambrée » rassemble une soixantaine d’hommes de toutes les nationalités : polonais, russes, anglais, gitans, espagnols, hollandais, italiens… Cummings va en partager la solidarité, la générosité, le courage, autant que la bêtise, la lâcheté et la peur. La plupart ne parlent pas le français et ne comprennent ni pourquoi ils sont emprisonnés ni de quoi on les accuse.

Leurs portraits occupent la majeure partie de ce livre.

Cummings y raconte l’obstination à résister jour après jour par des discussions, des souvenirs, des chansons, des blagues, des rêves, à cette tentative de les soustraire au monde des hommes libres.

Voici l’un d’eux :

[Supplice] est complètement ignorant. Il croit que l’Amérique se trouve juste derrière une des fenêtres de gauche dans l’Énorme Chambrée. Il ne peut pas imaginer le sous-marin. Il ne sait pas qu’il y a la guerre. Instruit de ces choses, il est infiniment surpris, inexprimablement étonné. Cet étonnement lui procure un très grand plaisir. Sa figure crasseuse, assez fièrement noble, rayonne du plaisir qu’il éprouve à apprendre qu’il y a des gens qui sont en train de tuer d’autres gens sans qu’on sache pourquoi, que des bateaux naviguent sous l’eau, tirant des boulets longs de deux mètres contre des navires, que l’Amérique n’est pas vraiment située juste derrière cette fenêtre auprès de laquelle nous conversons, qu’en effet l’Amérique est située au-delà de la mer. La mer : « C’est de l’eau, m’sieu ? » Ah : une grande quantité d’eau ; des quantités énormes d’eau, de l’eau et ensuite de l’eau ; de l’eau et de l’eau et de l’eau et de l’eau. « Ah ! On ne peut pas voir de l’autre côté de cette eau, m’sieu ? Merveilleux, m’sieu ! » Il songe là-dessus, souriant doucement ; la merveille que c’est, comme c’est merveilleux, pas d’autre côté, et pourtant – la mer. Dans laquelle nagent des poissons. Merveilleux.


Lire aussi aux éditions Christian Bourgois 58 poèmes et 58 + 58 poèmes.

L’Énorme Chambrée a été traduit de l’anglais et préfacé par D. Jon Grossman qui a été l’introducteur de Cummings dans notre langue.

Les autres traducteurs de son œuvre sont Jacques Demarcq, Thierry Gillybœuf, Robert Davreu, Louis Élie. La bibliographie de Cummings en français est longue de deux pages dans le numéro de Plein Chant qui lui est consacré.

Aux éditions Clémence Hiver, on lira je Six inconférences, traduit et présenté par Jacques Demarcq (2000). Ces (in)conférences ont été prononcées par E. E. Cummings en 1952-1953 à l’université de Harvard. La première, intitulée « je & mes parents », raconte l’intervention d’ Edward Cummings pour faire libérer son fils du camp de La Ferté.

Poèmes choisis et traduits par Robert Davreu chez Corti.

La Guerre Impressions, traduit et présenté par Jacques Demarcq, est publié chez Æncrages.

Se procurer l’édition graphico-stroboscopique (mots de l’éditeur) de Anthropos, l’avenir de l’art, pièce traduite par Grossman et publiée par Le temps qu’il fait en 1986.

Plein Chant n°74-75, Hiver-printemps 2002, dossier E. E. Cummings rassemblé par Thierry Gillybœuf. Poèmes et proses traduits par Jacques Demarcq et Thierry Gillybœuf. Textes critiques et témoignages de Marianne Moore, Ezra Pound, Salvatore Quasimodo, William Carlos Williams, Tero Valkonen, etc. Et un article de Jacques Demarcq qui nous raconte la correspondance entre Cummings et son traducteur, D. Jon Grossman, de 1946 à 1962.

Plein Chant : Bassac, 16120 Chateauneuf-sur-Charente.

(Bibliographie de Cummings communiquée par Laurent Grisel.)

21 octobre 2006
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