Figures du poète en temps de guerre. 1re partie

Polyèdre 27


L.Z dit
Soudain
On voit autre chose ».

Evidence nouvelle
sur d’anciens sujets.

L.Z. dit encore
la seule chose
est de se déaccoutumer ».

Emmanuel Hocquard, Un privé à Tanger



Couverture

Il n’est pas des plus simple de prendre la Grande Guerre comme théâtre d’une fiction, surtout lorsqu’on désire y faire jouer des hommes qui l’ont faite et que ces hommes se trouvent être des poètes. C’est mon premier livre en costumes, un livre de genre. D’un genre qui n’est pas la guerre, mais l’avenir.

Car l’Histoire a déjà eu lieu. On la connaît. C’est un samedi à la moitié de l’été, le plein soleil dans le bleu uniforme, le vent immobile sur les champs de blé. Le temps est lourd, la vie est ralentie. Soudain, le tocsin. Il se répercute de clocher à clocher. Les gorges se serrent, les mains s’empoignent, les trains sifflent et tout s’accélère. Il n’y a pas de temps à perdre, près de 19 millions de personnes vont mourir en quatre ans.


Il s’agit donc de faire avec du connu - de l’archi-connu -, du vraisemblable ; de déduire de l’Histoire des dessous, des transactions clandestines, certes inopérantes sur le cours des choses, même avec la meilleure volonté du monde. Mais chacun a bien la liberté de rêver à des rebondissements que nul n’avait cru bon de relater.


Les personnages, les événements et les décors de ce livre appartiennent à l’Histoire. Ils ont été créés de toutes pièces à partir de documents d’archives incontestables. Toutes les dissemblances avec la réalité ont l’exactitude rigoureuse de mon imagination.

***


Envahissement


Livres écartelés, ventres à terre ; échafaudages bancals sur le bureau, le piano ; la table basse ; pile horizontale de livres convalescents, à remettre sur pied, gardés sous le coude au cas où ; bibliothèque dévastée, prolifération exponentielle de fenêtres sur les écrans…


Les bras m’en tombent. Période de saturation documentaire. La masse mouvante des données [data magma syndrom] monte comme une grande marée, recouvre le sujet et finit un petit matin, par clapoter contre la jugulaire. L’étouffement guette d’autant plus que les célébrations du Centenaire se multiplient dans l’espace public.


En un siècle, la Grande Guerre a continué à proliférer. J’avais sous-estimé le temps de la séquence documentaire. À mi-parcours de cette résidence, je continue à prélever comme un archéologue des traces de ces quatre années où le monde a basculé. Documents photographiques, séquences filmées, cinéma, littérature, études historiques, historiographiques, biographiques, contexte politique, social, artistique, music-hall, faits divers, considérations topographiques, météorologiques…


La guerre a envahi mes rêves.


***


"On pourrait croire que la Grande Guerre est un cadre historique comme un autre, mais il n’en est rien. Elle transporte des affects, des motifs, des interrogations, un climat particuliers : l’attente, la souffrance, la séparation, l’acharnement, la démesure, la déshumanisation, l’omniprésence de la mort. Bien sûr, elle partage tout cela avec d’autres événements, mais elle les combine à sa manière et à un degré exceptionnel. De plus, elle est présente partout, dans les monuments aux morts, les cicatrices du paysage, etc. Difficile de ne pas sentir cette présence."



Laurence Campa, Le Monde, 4 février 2014.


***


Prototype de fusil Lebel pour les tranchées - 1915
Prototype de fusil Lebel pour les tranchées, calibre 8 mm, réalisé par la manufacture d’armes de Châtellerault. Acier, bois, bronze - 1915


De cette guerre, j’écris douze épisodes qui n’ont pas eu lieu mais qui doivent en avoir tout l’air. Projet dit uchronique qui recquiert une connaissance intime de l’événement, de ses théâtres d’opération et des présences à l’œuvre, pour le donner ensuite à voir autrement. Impensable de tout considérer et sans intérêt de tout faire reposer sur des simulacres d’authenticité. Mais il faut se porter au-delà des clichés, sortir des taxinomies et prendre le relais de l’Histoire.


***


Selon l’étymologie, les archives, c’est ce qui reste, mais c’est aussi ce qui commence.


les archives est un territoire

je marche dedans

en quête d’être frappé d’alignement

d’un éclat dans l’œil

quelque chose qu’on aperçoit d’ici, en regardant par là

dans la profondeur de champ, quelque chose,

le contraire d’un panorama.


***


Étiquette


Dans leurs livres respectifs consacrés aux poètes de la Grande Guerre et aux écrits de guerre 1914-1918, Laurence Campa [1] et Nicolas Beaupré [2] se sont heurtés au choix d’une terminologie efficiente pour nommer ceux qui ont produit des écrits, poésie ou prose, en lien avec leur expérience combattante.

Qui écrit lors de cette Grande Guerre ? Il y a les déjà-poètes ou déjà-écrivains qui, mobilisés ou engagés volontaires, écrivent lors du conflit ; ceux qui écrivent après ; ceux que la guerre tait à tout jamais. Il y a les anonymes que la guerre inspire et qui se révèlent poètes ou écrivains lors du conflit. Il y a ceux de l’arrière qui écrivent sur la guerre sans prendre part aux combats. Nicolas Beaupré rappelle qu’en Allemagne « L’entrée en guerre et le départ des soldats s’accompagnèrent d’un phénomène sans précédent dans son histoire littéraire. Une vague de poésie déferla sur le pays, une fièvre lyrique embrasa la population. Les journaux recevaient chaque jour des centaines de poèmes. Tous semblaient vouloir écrire : les hommes et les femmes, les soldats en partance, les soldats au front, les parents à l’arrière. Julius Bab qualifia ce phénomène de Mobilisation poétique. »


Les appellations sont diverses. En Allemagne, kriegdichter, frontdichter ; en Angleterre, poet-soldiers, soldier poets puis war poets ; en France, poètes soldats, poètes de tranchées, poètes de guerre, poètes combattants. Pour Laurence Campa « les problèmes littéraires et extra-littéraires reflétés par ces subtilités lexicales sont capitaux dans l’histoire des poètes et de la poésie de la Grande Guerre ».


On ne parle pas de war sculptor, de peintre soldat, de chorégraphe combattant, pas plus que de boulanger combattant ou d’apiculteur de guerre [3] d’ailleurs. Quelle que soit sa corporation dans le civil, la mobilisation ramène chaque individu au rang de soldat. Mais le poète et l’écrivain ne semblent pas être des soldats comme les autres, en tout cas, pas des soldats tout court. La plupart des étiquettes montrent que la qualité de poète ou d’écrivain prime sur le statut temporaire de soldat. Comme l’appellation écrivain combattant qui s’imposera et deviendra une sorte de label à la fin de la guerre avec la création de l’A.E.C [4]. En 1919, l’étiquette poète combattant suggère que « le poète est poète en combattant, qu’il fait la guerre en poète. » Laurence Campa ajoute : « Durant le conflit et puis dans les associations d’après-guerre, les écrivains se réclament d’une catégorie spécifique, dont le sacrifice contient une charge spécifique. »


Bref, le poète ne serait pas soluble dans la guerre.


***


La guerre est-elle soluble dans le poète ?


***


En quoi pourrait bien consister le fait d’avoir fait la guerre en poète ? Soyons joyeusement anachronique pour voir.


Partir à l’assaut en première ligne, la rage de l’expression écumant aux coins des lèvres, et mitrailler l’adversaire d’alexandrins assassins ? Balancer derrière les lignes ennemies des vers à fragmentation ?

Flâner dans le no man’s land à la manière du sous-préfet aux champs, en mâchonnant non pas des violettes, mais des coquelicots, et chercher à exfiltrer du champ de bataille un ultime papillon ?

Partir « la fleur au fusil » (version flower power de l’expression), prophétiser la non-violence et faire des sittings à Verdun et au Chemin des Dames ?


***


En 1914, deux jours avant le début de la guerre, Blaise Cendrars lance un appel aux volontaires étrangers [5] et s’engage dans la légion étrangère. En 1950, il raconte au micro de Michel Manoll : « J’étais un soldat, je tirais des coups de fusil. Aujourd’hui encore, je ne fais pas partie des écrivains combattants. Ou on est combattant ou on est écrivain. Quand on écrit, on ne combat pas à coup de fusil. Quand on tire des coups de fusil, on n’écrit pas. On écrit après-coup. On aurait même mieux fait d’écrire avant et d’empêcher cette horrible mêlée. Ça ne m’a guère inspiré au point de vue poésie pure, la guerre. Ce qui m’épate, c’est de voir qu’Apollinaire par exemple, et il y en a eu d’autres, ont réussi à faire des gentilles petites poésies, dans le vrai sens du mot, de gentilles petites poésies avec des rimes au bout qui sonnent bien et puis des petits paysages et des gentilles petites choses... Moi, j’ai fait quelques récits, j’ai écrit un bouquin là-dessus, « La main coupée », trente ans après. Si je l’avais écrit au lendemain de la guerre, ça aurait été un tout autre livre. »




À suivre.


9 mars 2014
T T+

[1Poètes de la Grande Guerre - Expérience combattante et activité poétique - Classiques Garnier.

[2Ecrire en guerre, écrire la guerre : France, Allemagne 1914-1920 - CNRS éditions.

[3Quoique le concept de guerre entomologique aurait pu donner naissance à une corporation spécifique puisque les abeilles furent à multiples reprises utilisées comme armes de guerre depuis les premiers hommes. Six-Legged Soldiers : Using Insects as Weapons of War, Jeffrey A. Lockwood.

[4Association des Ecrivains Combattants fondée en 1919 dans le sillage du Bulletin des écrivains.

[5À l’initiative Ricciotto Canudo et de Blaise Cendrars, l’appel est affiché dans les rues de Paris, puis repris dans la presse. Il y aura 88 000 engagés volontaires étrangers durant la guerre.