« Ici reposera beaucoup plus je l’espère »

Gare Saint-Lazare, dans le train qui s’arrêtera à Asnières, Bois-Colombes, Colombes, Le Stade et arrivera à Argenteuil dans une quinzaine de minutes, après avoir franchi deux fois la Seine, une Seine urbaine avec béton et fausse pelouse, une Seine voyageuse avec des quais de déchargement et des conteneurs Shipping China.

Les propositions pour cet atelier sont deux affiches d’exposition et un texte d’Antoine Volodine, le projet prenant peu à peu forme : associer des images et des textes selon des correspondances intuitives, en appeler à l’œil autant qu’au langage, les mots aidant à cerner, comprendre, déchiffrer ce que se tient face à l’œil, à apprendre à voir.

Les affiches sont un matériau plus intéressant que les reproductions même de grand format d’un catalogue d’exposition en raison de leurs dimensions. Celles-ci représentent deux figures : l’une en pied dessinée par Jean-Michel Basquiat, un portrait en buste peint par Georg Baselitz.

Jean-Michel Basquiat

Georg Baselitz

« Qu’avez-vous devant les yeux ? Que voyez-vous ? »
Regarder se sollicite. Il faut solliciter également afin que chacun dise ce qu’il a devant les yeux. Assez vite certains repèrent, énoncent les singularités de ces deux figures par rapport aux portraits vus au musée d’Orsay et aux deux autoportraits de Max Beckmann (en peintre et en smoking) : absence de nom du modèle (si modèle il y a), non-identification du lieu où il a posé (s’il a posé), non-référence à un métier, à un âge, à un milieu social, à une époque. Personne n’est à reconnaître. Ce n’est pas ressemblant. On ignore si ce sont des portraits ou des autoportraits. L’un est entouré de lettres, dessiné « à la façon d’un enfant » ; l’autre est retourné sens dessus-dessous afin d’insister sur le travail pictural plutôt que sur l’évocation de quelqu’un.

Le texte d’Antoine Volodine est le début du chapitre 10, « Marina Koubalghaï », du roman Des anges mineurs.

Ici repose Nikolaï Kotchkourov, alias Artiom Vessioly, ici reposent les brutes qui l’ont battu et les brutes qui l’ont assommé, ici repose l’accordéon qui jouait la marche des Komsomols quand les sbires ont interrompu la fête, ici repose une flaque de sang, ici repose le verre de thé que nul n’a terminé ni ramassé et qui est longtemps resté au bas du mur, semaine après semaine et mois après mois se remplissant d’une eau de pluie qui paraissait trouble, et où deux guêpes vinrent se noyer le 6 mai 1938, près d’un an plus tard, ici repose le roman de Vessioly où le narrateur exprime le souhait, à l’heure de l’agonie, d’être assis près d’un feu de camp et près des arbres, au bord d’une route, avec des soldats qui chantent une chanson russe, une mélodie à la beauté envoûtante, au lyrisme simple et sans égal, ici repose l’image du ciel au jour de l’arrestation, un ciel que presque rien n’embrumait, ici repose l’inoubliable roman de Vessioly La Russie lavée par le sang, le livre est tombé pendant la bagarre, car Vessioly n’était pas un écrivain de pacotille, n’était pas un communiste d’opérette ni un rat craintif de bureau ou d’arrière-bureau et il n’avait pas encore été disloqué par la police, le chef-d’œuvre est tombé dans le sang pendant que Vessioly se débattait et il est resté, oublié, ici reposent les argousins qui n’ont lu de Vessioly que des déclarations dactylographiées et de courts textes que Vessioly tuméfié et ruisselant refusait de signer, ici reposent l’héroïsme instinctif de Vessioly, son besoin insatiable de fraternité, ici reposent les épopées imaginées et vécues par Vessioly, ici reposent le clair-obscur puant des cellules, l’odeur des placards de fer, l’odeur des hommes roués de coups, ici repose le claquement des articulations sur les os, ici reposent l’envol des corneilles et le cri des corneilles dans les sapins quand la voiture s’est approchée, ici reposent les milliers de kilomètres parcourus dans la crasse et les miasmes en direction de l’Orient sordide, ici repose le corbeau apprivoisé de Vessioly, nommé Gorgha, une fière femelle noire superbe qui observa l’arrivée de la voiture et son départ, et qui ne quitta pas sa haute branche pendant sept jours puis, ayant admis l’irrémédiable, se fracassa sur la terre sans même ouvrir les ailes, ici repose l’insolence de ce suicide, ici reposent les amis et les amies de Vessioly, les morts et les mortes qui ont été réhabilités et les morts et les mortes qui ne l’ont pas été, ici reposent ses frères de prison, ici reposent les camarades du Parti, ici reposent ses camarades de deuil, ici reposent les balles qui ont transpercé sa chair encore adolescente alors qu’il guerroyait contre les Blancs, ici repose le découragement de Vessioly, dont le pseudonyme en russe évoque une gaieté que rien jamais n’aurait dû dégrader, ici reposent les pages enivrantes de la littérature épique selon Artiom Vessioly, ici repose la belle Marina Koubalghaï à qui il n’eut pas le temps de faire ses adieux, ici repose le jour où Marina Koubalghaï a cessé de croire qu’ils se reverraient tous deux avant leur mort, ici repose le bruit des roues sur les aiguillages couverts de glace, ici repose l’inconnu qui lui a touché l’épaule après sa mort, ici reposent les braves qui ont eu la force de se tirer une balle dans la bouche quand la voiture s’est approchée, ici reposent les nuits de neige et les nuits de soleil, ici reposent les nuits de loup pour l’homme et les nuits de vermine, les nuits de petite lune cruelle, les nuits de souvenirs, les nuits sans lumière, les nuits d’introuvable silence.
À chaque fois qu’elle disait Ici repose, Marina Koubalghaï montrait son front…

Il est proposé de raconter une histoire, une scène, en se représentant son déroulement dans un cadre choisi, défini, comme il avait été proposé à l’atelier précédent, puis d’essayer de la déconstruire en conservant son mouvement général.

Voici quelques textes :

L’accident
Dans la vie il y a ce portrait d’une personne dont le cœur vaut de l’or, dans la vie il y a le souvenir des longs après-midi d’été allongés dans l’herbe verte, dans la vie il y a la tristesse qui consume l’individu, dans la vie il y a de grands auteurs qui inspirent une vie pleine de douceurs, dans la vie il y a le début de la fin, dans la vie il y a le jour où le serpent change de peau, dans la vie il y a l’événement qui fait basculer la vie, dans la vie il y a l’accident mortel, dans la vie il y a la maîtrise de ce qui peut nous échapper en quelques secondes, dans la vie il y a ce sourire de fée et ces yeux pleins d’étoiles qui demandent à vivre, dans la vie il y a le vautour qui a enlevé sa proie d’un monde qu’il aimait, dans la vie il y a la pluie et le beau temps, le calme et la tempête, dans la vie il y a ce tourbillon de joie qui a animé pendant près de douze ans cet individu, dans la vie il y a l’instant qui l’a pris au dépourvu et l’a emmené avec lui dans le néant, dans la vie il y a cet ami qui lui était cher, dans la vie il y a cette date inoubliable, dans la vie il y a ce jour où on lui a ôté la vie, dans la vie il y a le 9 novembre 2008, dans la vie il y a cette voiture qui l’a renversé, dans la vie il y a la beauté de son visage, dans la vie il y a son enterrement, dans la vie il y a Osgourt Cellegs
(Amira Taalbi)

Le Renard et le Corbeau
Haut dans le ciel un corbeau perché sur un arbre semblait honteux et confus.
Au pied d’un arbre un renard semblait fier et satisfait et tenait un fromage.
Haut dans le ciel se trouvait un corbeau. Il rodait autour d’un marché ouvert.
En bas sur la place se trouvait un renard fort bien vêtu mais n’ayant aucune monnaie pour se procurer un repas.

En haut dans le ciel, perché sur un arbre, un corbeau noir tenait un fromage dans son bec.
En bas au pied d’un arbre le renard affamé tint un langage flatteur au corbeau.
En haut dans le ciel une ombre noire tournait et piqua vers un stand où il s’empara sur son bec d’un fromage.
En bas sur la place une fourrure rousse attentive aux faits et gestes du corbeau suivit ce dernier dans les bois.
En haut dans le ciel le corbeau perché sur un arbre ne put se retenir de chanter pour les mots flatteurs du renard. Le fromage tombe.
(Déborah)

Ce jour-là
Ce jour-là fut un jour inoubliable
Ce jour-là, je savais qu’elle était malade
Ce jour-là, je finissais à 17h comme les autres jours
Ce jour-là, je ne me souviens pas de mes sentiments
Ce jour-là, j’avais équitation à 18h30
Ce jour-là, je me suis sans doute ennuyée en cours de maths
Ce jour-là, c’était un mardi
Ce jour-là, il faisait doux mais nuit assez tôt
Ce jour-là, je ne pensais pas à elle, j’essayais peut-être de fuir comme d’habitude
Ce jour-là, c’était le 28 septembre
Ce jour-là, j’ai pleuré
Ce jour-là, je suis partie à mon cours d’équitation
Ce jour-là faisait partie de l’année scolaire 2004
Ce jour-là, j’avais 14 ans, 3 mois et 2 jours
Ce jour-là est le jour où l’Espoir m’a quittée
Ce jour-là, il était 20h04, je revenais de mon cours d’équitation au bout de ma rue, je parlais avec quelques copines dont j’ai oublié les visages
Ce jour-là, je fus de retour chez moi vers 20h20
Ce jour-là me paraissait comme les autres
Pourtant ce jour-là, on m’apprit que j’avais perdu ma mère
Ce jour-là, il était 20h04
(Spencer)

Lire l’ensemble des textes :

8 avril 2007
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