Instin Textopoly 2 — Amonuments

Dans nos studios numéros 17, 33 et 45 réservés aux artistes au premier étage de La Panacée, qui occupent trois angles de ce bâtiment carré – nous ne cesserons de nous demander, sans oser frapper à la porte de peur d’être déçus ou bien de basculer définitivement dans la fiction, qui habite le quatrième angle – nous multiplions les pistes.

Nous sommes à ce moment particulier du processus créatif, moment instinien par excellence, où nous fait face le gouffre des possibles, période de totale incertitude et d’égarements qui ne doivent pas durer mais qui en même temps suffiraient. Nous serons pourtant contraints d’y renoncer : comment partager avec le lecteur ce qui ne se partage pas, cette potentialité, cette invisibilité, ce non-lieu, cette ombre sur le point d’apparaître ? Toute création instinienne débute sur un constat d’échec, faire surgir une entité vouée à la disparition, figer ce qui est flux, fixer l’entre-deux : c’est seulement la succession des propositions, se corrigeant ou se prolongeant entre elles, qui permet de les renvoyer à leur trouble mouvant. Avec l’interrogation toujours renouvelée : qu’est-ce que le Général Instin ? Le GI se fait en se défaisant – et se défait en se faisant. Il est une suite d’indices qui ne coïncident jamais tout à fait. Ni programme, ni mot d’ordre : déclaration de guerre sans déclaration d’intention.

Amonuments

L’une des grandes tâches de cette résidence, c’est l’appropriation d’une ville que nous connaissons peu. Des semaines de pérégrinations nous ont aidés à mieux comprendre Montpellier. Nous avons très vite choisi de travailler sur un lieu particulier, compatible avec la figure du Général Instin, à savoir le monument.


La visite liminaire dans le parc Montcalm (la zone militaire déjà ouverte au public et qui était le lieu d’entraînement de l’Ecole d’application d’infanterie) nous a permis de voir des « installations » désertées telles que stade, piscine, mess, place d’armes, villa du général, parcours du combattant (« piste d’audace » dans le jargon militaire). D’autres bâtiments, devenus logements du CROUS ou seulement rénovés (gendarmerie), ceignent le parc, ou plutôt lui sont invaginés, séparés par des clôtures, de sorte qu’on ne sait plus, ici ou là, si on se trouve dehors ou dedans.


Les « installations » de la piste d’audace, pans de murs, constructions à franchir, ont été assez vite dénommées stèles et incarnaient — à ce moment-là nous n’avions pas mis le pied dans la caserne proprement dite — le type de monuments désuets, désaffectés, défonctionnalisés sur lesquels nous pourrions bâtir notre travail.

Des monuments renversés, donc. Le contraire même d’un monument. Voici la retranscription d’un mail envoyé en janvier (Benoît Vincent) :

Un anti-monument, ce pourrait être un lieu pour l’oubli.

(Oublier quoi ? Un amour déçu, une errance, la mémoire, le trop de mémoire, la mort, la mort reçue, la mort donnée…)

Si monument vient de monere (se remémorer), oublier pourrait être traduit par deserere qui donnerait un étrange et évocateur *deserentum, le *désérent.

Ou, avec le H opportunément réapparu, le déshérent (déshérence : disparition de la continuité d’une organisation).

Le geste que nous allons réaliser, celui d’occuper un espace du Textopoly en nous inspirant de l’EAI ou de la ville de Montpellier, et ce au moyen de cette superfiction qu’est le GI, est sans doute une manière de saisir un instant et de le fixer, c’est-à-dire de construire un monument : non pas un monument du souvenir ou de la célébration, mais un espace de mémoire et de poésie.


Sur une photographie aérienne, on découvre précisément le retour inopiné du H d’Instin. C’est évidemment une signalétique pour hélicoptères ; ce signe, comme les cercles de culture, ne se lit bien qu’en prenant de la hauteur et reste invisible (ou presque) pour le piéton.

C’est notre amonument. C’est notre amoment. C’est lui que nous avons voulu saisir, dans notre restitution sur Textopoly, et on pourrait même dire que toute la fiction instinienne désigne en réalité un centre aveugle ou aveuglant qu’il va nous falloir à présent éprouver : celui de la fiction Historique.

Les amonuments du Textopoly

Rappels concernant la lecture sur Textopoly : utiliser la molette de zoom à gauche ; se déplacer en cliquant-glissant sur des cases pleines ; faire un double-clic sur une case afin de s’en approcher ; pour écouter un son, cliquer sur l’icône orange de Soundcloud.


Si nous construisons sur le Textopoly des monuments inspirés de l’EAI et de la ville, d’autres éléments plus modestes nommés amonuments parsèment la carte GI (on pourrait d’ailleurs considérer les imposantes constructions que sont par exemple le Cinéma ou les Transmissions, comme des assemblages d’amonuments qui dessinent des ruines monumentales).

Voici quelques notes d’Eric Caligaris à ce sujet.

Les Vides

En s’appuyant sur le concept de contre ou d’anti-monument, est-il possible de prendre conscience d’une forme par le vide qui la ceint, qui la précède, qui l’anticipe ? Autrement dit : comment définir par une absence ? Ne pas créer dans certains contextes soulève la présence « par la réserve ». Silence, vide, l’EAI du Général Instin peut/pourrait aussi se définir par ce qui le creuse entre ou autour de ses monuments. Dans la notion de contre-monumentalité, les époux Gerz incluent la mobilité de l’œuvre et de l’acte dans le temps. Est-ce une notion comparable à celle de Textopoly ? Est-ce que les zones, espaces, éléments, dans la mesure où ils s’inscrivent dans la mitoyenneté, relèvent des mêmes principes ?

– Vide entre les Transmissions et la Place d’Armes. Qu’est-ce qui relie une radio et une arme ?

– Vide entre la Villa et les Transmissions. Qu’est-ce qui transite d’une chambre à coucher vers un central téléphonique ?

– Vide entre le Cimetière et les Transmissions. Un mausolée ressemble-t-il à un lieu de diffusion ?

Grand I

A partir d’une photographie de sol prise devant la Victoire de Samothrace, place de Thessalie à Montpellier : trois séries ou portions (dé)composées en 1536 images de 480 par 320 pixels.

Ces images reconstituent le vestige d’un marquage temporaire au sol, partiellement fondu dans l’asphalte figurant un « Grand I ». I comme itération. Dans son caractère obsessionnel, Instin trace une carte et relie des éléments issus de la réalité sans pour autant les institutionnaliser ou les calcifier. I comme intimisme. La rencontre avec le Grand I de Thessalie relève de l’événement intime (intimiste) avec un sujet a priori imperceptible. La distance entre la confidentialité et la monumentalité ne relève pas de l’édifice, sinon virtuel. I comme institution. Puisqu’il est question de montrer, démontrer, reconstituons un espace cohérent avec cette circonstance : une zone de transition entre l’énigmatique Musée en devenir et la base institutionnelle du Cinéma. I est un axe, un espace, un couloir, une allée verticale, une colonne que Textopoly oblige, tout d’abord, à explorer, longer, dépasser, comme en rampant, quitte à le quitter, impatient, par l’élargissement du zoom. I comme Impossible.

14 Piliers (de préambule)

Images photocomposites, de http://textopoly.org/view?xcenter=1099&ycenter=1 à http://textopoly.org/view?xcenter=1749&ycenter=1

14 vues colorisées réalisées à partir d’une série photographique sur les piliers de l’Aqueduc des Arceaux à Montpellier, découpées en 39 images de 960 par 320 pixels. Ces images évoquent les prémices de la photographie alliées au caractère hybride d’un croisement informatique et avec des détails anachroniques (scènes collatérales, gaines, réverbères, barrière municipale). Ces piliers ne reposent sur rien et ne supportent rien.

L’aqueduc est un symbole, une voie de transition. C’est un élément architectural intermédiaire situé en préambule de l’Espace Autonome Instinien.

Ruine écho de la Piscine

Fondu de deux instantanés topographiques Delta en mosaïque partielle.

Cet ensemble fait référence au bâtiment à l’abandon de la piscine dans le parc Montcalm, un des derniers équipements à avoir été en fonction jusqu’au départ des armées. L’inscription « Carlson was here……… X » est un premier graffiti qui fait référence à la marque apposée sur l’uniforme dans la nouvelle L’exécution du général de Patrick Chatelier ainsi qu’à la transcription du G dans le grand alphabet de la Cabale combiné avec l’enseigne Carlson Wagon Lit Travel dans le quartier du Polygone.


Tableau des Brouillards

D’après la planche n° XXIV de Topographie médicale de la ville de Montpellier par Jean-Baptiste Arnaud Murat, Chez Renaud, Libraire à la Grand-Rue - 1810. Nuancier en camaïeu de 12 bandes comprenant pour chacune 10 variations de luminosité d’un détail photographique et 5 détails de reproduction des chiffres ou signes de la planche n° XXIV. « En immersion dans le quartier des Barques, nous cherchons des traces de la communauté rom présente dans les années soixante. Rien ou si peu en laisse paraître ; tout au plus quelques détails et proportions de maisons individuelles recluses dans le renouveau de ce quartier aux abords d’Antigone. A partir de quelques photos de détails, d’éléments urbains, je dresse un parallèle avec l’aspect insaisissable du "répertoire des brouillards" : dissimulation progressive, comme par vagues, de la preuve, de la trace, de la vue : disparition totale, recouverte, quantifiée. »

Souterrains

On pourrait considérer le souterrain comme le prototype de l’amonument instinien : sur une carte GI, ils sont partout, immanents. Ils rappellent la catégorie des Vides cités ci-dessus. Leur existence ignorée des promeneurs en surface, les vies parallèles qu’ils accueillent, en font une métaphore facile du GI (qui serait alors un inconscient non pas collectif, mais général). Nous en avons marqué un, pour signaler cette présence diffuse, construit à partir d’éléments des sous-sols de La Panacée : images de tuyaux, lumières de chaudière… et silences imparfaits des profondeurs.

Extrémité est, jouxtant le Cinéma.

Extrémité ouest, jouxtant les Transmissions.

Benoît Vincent, Éric Caligaris, SP 38,

19 avril 2013
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