Isabelle Fruchart | Quel est le livre qui selon vous a le pouvoir...


Très tôt les livres m’ont tenu compagnie. Le soir au lit, je lisais jusqu’à l’épuisement et que mes yeux se ferment tout seuls, et m’endormais dans la lumière, livre ouvert, doigts dedans. Je lisais en marchant, j’aurais lu en mangeant si mes parents l’avaient permis, et je reniflais chaque page, ce qui exaspérait ma mère, mais l’odeur du papier m’enivrait.
Les livres sont les premiers à m’avoir enseigné qu’il existait d’autres vies que la mienne.

À huit ans, lire Poil de carotte ou La case de l’oncle Tom me faisait tellement pleurer que j’avais un mouchoir en guise de marque-page.
Avec eux, le monde s’ouvrait, ma vision s’élargissait, obligeant mon corps et mon esprit d’enfant à s’ouvrir à ces nouvelles dimensions. Pourtant, malgré nos différences d’époque et de milieu, Poil de carotte, l’oncle Tom et moi, avions les mêmes pensées, les mêmes sensations, les mêmes sentiments. À travers eux, c’était l’Humanité, pure, « avec sa grande hache », qui m’était donnée. Et j’en étais émue aux larmes.

Les livres ne m’ont plus quittée. Avec eux, j’étais reliée à l’infini des possibles et au cœur des humains. Je faisais partie d’un grand tout. Je n’étais plus seule.
Les livres me consolaient. Pas seulement d’un événement particulier que j’aurais retrouvé chez un des personnages.
Ils me consolaient, tout bonnement, d’être en vie.

Quand je dis « les livres », je parle de ceux que j’aime.
Je parle d’une écriture – peu m’importe le sujet de l’histoire – une écriture sensorielle, non explicative, qui me surprend. Qui me donne un espace pour penser par moi-même, et m’aide à me transformer.

« Je ne me consolerai pas », répète le personnage d’Eitan à la fin de Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad. Mais qui pourrait se consoler de ce conflit israélo-palestinien ? Et est-ce que ce conflit ne cristallise-t-il pas un conflit bien plus vaste ?
Un conflit intime.
Celui de vivre séparé, du paradis perdu, de l’utérus, du cœur de la mère, premier son perçu. Séparé de soi-même, coupé de ses pensées ou de ses émotions.
Et si les conflits de ce monde étaient le miroir grossissant de nos guerres intérieures ?
Et si les livres pouvaient nous accompagner dans cette déroute ?

Avec les ados de l’unité de Ville-Evrard, j’ai voulu partager cela : le livre comme compagnon, ami indéfectible, à portée de main, dans le sac, près du lit.
La librairie Folies d’encre de Montreuil m’a suivie dans mon élan.
« Quel est le livre qui selon vous détient le pouvoir de consoler ? » a-t-elle demandé à ses « amis » sur Facebook.

Une vague de titres a déferlé. Soixante et une références, à partir desquelles la librairie a créé une vitrine, le 8 mars dernier, pour une durée d’un mois.
Et que La Semaine du Son va se procurer pour en faire une bibliothèque, que j’installerai à l’unité Ados de Ville-Evrard du CHI André-Grégoire de Montreuil.

Ces lectures choisies révèlent nos manières de nous consoler : en cherchant un miroir à notre situation, en s’imprégnant d’une pensée philosophique ou nourricière, ou en se changeant radicalement la tête avec un texte drôle.
Les voici.

Vous qui lisez ces lignes, si un texte vous vient qui vous a consolé, il est le bienvenu.
Envoyez-moi son titre ici : je l’ajouterai à la liste qui suit !


ALAIN, Propos sur le bonheur

ATTALI Jacques, BONVICINI Stéphanie, Consolations, recueil.


BACH Richard, Le messie récalcitrant (de la part de Maud P)

BESTER Eva, Remèdes à la mélancolie, chapitre "sérums littéraires" (de la part d’Isabelle F)

BOBIN Christian (« Console particulièrement je crois », Cécile F)

BOUILLER Grégoire, Rapport sur moi (de la part d’Elsa P)


CHAR René, Le bâton de rosier

CHOLLET Mona, Beauté fatale (de la part de Morgane H)

COEHLO Paulo, L’alchimiste (de la part de Tnerual E)

DAGERMAN Stig, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (de la part d’Isabelle B)

DARD Frédéric, San-Antonio (cité par Frédéric B in Remèdes à la mélancolie)

DICKENS Charles, Les Grandes espérances (de la part de Propa D)

DU BOUCHET André, Dans la chaleur vacante (« J’ai découvert Dans la chaleur vacante à la fac et, depuis, ce recueil ne m’a pas quitté. C’est souvent auprès de lui que je viens reprendre mon souffle » Olivier M)

DUNN Katherine, Amour monstre (de la part de Morgane H)

DURAS Marguerite, Emily L (« Il ne console pas vraiment, mais J’ai toujours envie de le lire quand je suis heureuse et aussi quand je suis triste ! » Clara P)

EASTERMAN-ULMANN Rachel, La langue des oiseaux (de la part de Rose R)

LONDON Jack, Martin Eden (cité par Marie-Rose G in Remèdes à la mélancolie : « Un marin autodidacte sauve un jeune bourgeois du naufrage. Un livre bouillant sur la soif de savoir et l’amour de la littérature. Marguerite Duras disait Quand j’ai fait une cure de désintoxication, j’avais emmené Martin Eden et j’ai été tenue, tout le temps, par ce Martin Eden. »)

ESCOBAR Pablo, La montagne ensommeillée (de la part d’Eric L)

FELLAG, L’allumeur des rêves berbères (de la part d’Hélène R)

GARY Romain, La vie devant soi (de la part d’Olivier B)

GODARD Anne, L’inconsolable d’Anne Godard (cité par Laure A. Sur la perte d’un enfant)


GRALL Xavier, L’inconnu me dévore (cité par Jacques G)

GRAY Martin, Au nom de tous les miens (de la part de Murielle P)

HANGTON Christ, Ho non Georges ! (« Fou rire avec ce livre aujourd’hui ! » Céline Z)

HARRISON Jim, Dalva (de la part d’Emma D, console par sa drôlerie)

HILLESUM Etty, Une vie bouleversée (de la part de Peggy M)

HUGO Victor, Demain dès l’aube (cité par France G. Sur le deuil d’un enfant)


HUSTON Nancy, Anima Laïque (de la part d’Isabelle F)

JOYCE James, « Les morts », in Les gens de Dublin (de la part d’Emma D)

KAZANTZAKIS Nikos, Alexis Zorba (de la part de Marie D)

LAFERRIÈRE Dany, Le cri des oiseaux fous (de la part d’Evelyne SL)

LEGARDINIER Gilles, Complétement cramé (« un livre qui donne le sourire » Bérangère E)

LEVÉ Edouard, Autoportrait (de la part de Camille A)

MALLASCH Gitta, Dialogues avec l’ange (de la part d’Eva E)

MALTE Marcus, Le garçon (« Une révélation. » Esther B)

MANGUEL Alberto, La bibliothèque de Robinson


MANN Thomas, La montagne magique (de la part d’Isabelle P)

MARTINEZ Carole, Le cœur cousu et Du domaine des murmures (« Traversées particulières aux attraits presque fantastiques ! » de la part d’Audrey M)

MARX Groucho, Mémoires d’un amant lamentable, Mémoires capitales et Crise et grouchotements (cité par Vladimir C in Remèdes à la mélancolie)

MATAS Vila Matas, Le voyage Vertical (« pour un senior, car l’aventure n’est jamais finie ! » de la part d’Emma D)

MICHON Pierre, Vies minuscules (de la part de Valentin L)


MONTAIGNE (DE) Michel, Les essais (de la part de Jean-Yves P)

OGAWA Ito, Le restaurant de l’amour retrouvé (de la part de Laura N)

PEAKE Mervyn Peake, Titus d’enfer (cité par Nicole C in Remèdes à la mélancolie)

PRÉVERT Jacques, Paroles (de la part d’Anne-Sarah K)


PULLMAN Phillip, À la croisée des mondes (de la part de Lucky C)

RODRIGUEZ Tiago, By Heart (cité par Agnès D in Remèdes à la mélancolie)

ROUMAIN Jacques, Gouverneurs de la rosée (de la part d’Agnès G)

SAINT EXUPERY (DE) Antoine, Le petit prince (« Sans nul doute, parce que Toi, tu auras des étoiles comme personne n’en a... » Delphine K)

SALEM Jean, L’art d’être heureux par gros temps (de la part de Mehdi K)

SALINGER Jérôme David, L’attrape-cœur (de la part d’Emma D. Pour un adolescent, ce livre est consolateur car il rassure sur le fait de ne pas être seul)

SAPIENZA Goliarda, L’art de la joie (de la part d’Isabelle F)


SMADJA Brigitte, Rollermania (« Ma lecture doudou. Roman pour ado mais qui fonctionne toujours aussi bien pour retrouver le sourire ! » Elise P)

SPINOZA Baruch, L’éthique (de la part de Rose R)

STIRNER Max, L’unique et sa propriété (de la part de Jonas DR)

TOLLE Eckart, Le pouvoir du moment présent (de la part de Cathy D)

TILMAN Pierre, Robert Filliou, nationalité poète (cité par Vimala P in Remèdes à la mélancolie : « En le découvrant j’ai eu l’impression de découvrir un compagnon de route ».)

VALOGNE Aurélie valogne, Mémé dans les orties (de la part de Franck G)

VIALATE Alexandre, Les chroniques (cité par Marc-Antoine M in Remèdes à la mélancolie)

WALSH Neale Donald, Conversations avec Dieu (de la part de Tnerual E)

WOOLF Virginia, Une chambre à soi (de la part de Mia D)

21 mars 2018
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