Jacques Serena ⎜ Ce n’était pas lui, ce n’était pas elle

C’est que le monde passe vite, deux trois dimanches en pleine lumière et des enfants qui courent

Les vieux claquent leurs dents sur des vitraux sans dieux

L’apéritif n’en finit pas de raconter sa vie
Et la vie est passée
Et la vie est derrière
La vie était partout et la vie n’est nulle part .

Il y a que tout ou presque se passe au bord de l’ombre, à demi-mots perdus, au carrefour des mystères, confluent souterrain.

Nous n’avons fait que fuir
Nous cogner dans les angles !

Bertrand Cantat - Nous n’avons fait que fuir - Verticales, mai 2004



Un long texte fragile, avec des accents que nous n’avions pas vécus depuis le meilleur Léo Ferré. Une heure compacte d’improvisation où le rock sombre de Noir Désir cherche à investir, hors de la chanson, la relation du langage à la musique. A ce titre, comme parallèlement le beau texte Contre, de Lydie Salvayre, avec aussi le guitariste Serge Teyssot-Gay, qui inaugurait la collection Minimales des éditions Verticales, un dialogue contemporain renoué entre musique et littérature qui nous importe au premier chef. Je remercie Thierry Guichard et Jacques Séréna de nous autoriser à reprendre, à l’occasion de cette publication, la chronique que Jacques Séréna avait publiée en octobre dans sa page du Matricule des Anges. D’autre part, nous reprenons le texte par lequel Bernard Comment, directeur de la fiction à France Culture (et qui va prochainement reprendre à Denis Roche les rênes de la collection Fictions du Seuil) présente le disque et le texte publiés par Verticales. François Bon

En juillet 2002, dans le cadre du festival de Montpellier - Radio France, le groupe Noir Désir répondait à une invitation de France Culture pour un concert qu’on peut à bon droit qualifier d’exceptionnel.
Ce fut en fin de compte un long poème de Bertrand Cantat, au titre surprenant, voire énigmatique, Nous n’avons fait que fuir. Bilan ? Regret ? Appel au réveil ? Ce texte est tout cela à la fois, comme un cri de rage pour dire une période qui nous trouve souvent démunis ou impuissants face à la farce du monde. "Tu as perdu ta langue ?", ce leitmotiv, comme une fausse question, nous incite à reprendre une parole débarassée des lieux communs et des réflexes de soumission pour trouver la force de dire non, et d’aspirer à autre chose qu’un monde de la pure apparence et du conformisme.
Par fragments successifs, on entre dans un monde visionnaire, avec ses nostalgies, mais aussi ses cauchemars, ses sarcasmes, son ironie taraudante, selon l’errance d’une longue route faite aussi bien de lucidité que de rêves malgré tout, où "les chiens resplendissants deviennent nos alliés".
La planète va mal ? En voici la confirmation, poétique et implacable comme un cri chanté, ou un chant crié et murmuré. L’énergie de la révolte est dans ces lignes, contre les multiples tentatives d’étouffmeent qui sont notre quotidien.
Il en résulte un magnifique et long morceau de près d’une heure, psalmodié, caressé, hurlé, brandi, chuchoté, borrygmé, dont on trouvera la version jouée un soir d’été par le groupe Noir Désir, moment en bonne part improvisé, et déjà inoubliable.
Le tragique est survenu entre-temps, avec sa part d’irrémédiable. D’aucuns voudraient tout effacer. Je crois au contraire que le propre de l’homme, ce qui le fait grand, est la mémoire, où l’on regarde le pire et le meilleur. Il le rend plus problématique. A chacun, désormais, de faire son usage de la mémoire.
Bernard Comment

Ce n’était pas de lui, ce n’était pas d’elle
© Jacques Serena - Matricule des Anges

Nous tombe soudain dessus l’annonce d’un événement et nous voilà sans mots. Parce qu’on y sent quelque chose d’innommable. Comment dire ce mystère, tenant à la fois de l’effroyable et du miraculeux. Qui nous trouble d’une façon qu’on ne peut s’expliquer. Un événement dont on sent qu’il ouvre dans notre monde une faille. Mais quand on a dit la faille, nous voilà bien avancé. On a beau tenter de rendre compte de ce qu’on sent, on entend bien qu’on est loin du compte. Et, durant les jours qui suivent, une ambiance étrange, pudique, quasi silencieuse, se met à flotter autour de nous et de ceux qui, comme nous, ont senti de quelle étrange sorte d’événement il s’agissait. Et cela peut durer, cette ambiance. Longue période durant quoi on veut se parler l’un à l’autre de ce qu’il vient d’arriver sans rien trop parvenir à s’en dire. Disséminations de mots qui semblent aussitôt plats, sur fond de longs silences ambigus, dont on ressent l’étrangeté. On dit par exemple : non mais franchement ce n’était pas de lui, ce n’était pas d’elle, et qu’est-ce qu’ils étaient allés se perdre là-bas, et vu les circonstances. Vu les circonstances, lui totalement coupé des siens, et elle au contraire, comment n’ont-ils pas senti venir. Sur quoi on se raconte, l’un à l’autre, et l’autre à l’un, les soirs où, pour nous, en circonstances similaires, ça a été moins cinq. On voudrait voir le lieu, vérifier, parce qu’on a quand même appris, à force, la puissance des lieux. Dans telle sorte de lieu tel éventail d’événements peut avoir lieu. Des jours durant où on ne pense qu’à cela, veut s’en parler et n’arrive à s’en dire pratiquement rien. Le plus difficile étant d’inexorablement retomber sur les tournures des médias, officielles, fatiguées, usuelles, la bonne vieille sagesse rodée. Le terme de ‘dramatique’ par exemple, ce mot qu’ils emploient tous les jours à toutes les sauces, il y a cette vulgarisation implacable des médias, s’obstinant à démolir le peu de mystère qui pourrait encore subsister dans nos existences. Quant aux avocats et la police, c’est encore pire, sans parler des parents, bien sûr, les parents mieux vaut n’en pas parler. Parents, police et avocats y comprennent encore moins que tout le monde. Sauf que, même eux, en tout cas on l’espère, eux-mêmes ont bien dû sentir, à leur façon, à un moment, le malaise. Sentir que leurs soudaines logorrhées, de même que nos quasi-mutismes, avaient à voir avec le fond des choses. Une profondeur qu’on a entrevue, qui nous échappe et qui crée ce malaise. Une fêlure insoupçonnée. La proximité d’une donnée oubliée, ou presque. Qu’on ne sait plus, en tout cas, dire. Depuis trop longtemps à laisser les médias vulgariser tout. Ce qu’on sent sous cet événement ne peut pas se dire avec les formules des médias, la preuve est faite. C’est d’un autre ordre. Plus miraculeux et plus effroyable. Qui arrive encore au monde de temps en temps, mais dont on ne sait plus, à force, quoi faire. On répète que ça n’est pas de lui, ni d’elle, et qu’est-ce qu’ils étaient allés foutre là-bas, et vu le contexte. On se redit le contexte, ce qui rode assez fatalement autour de qui s’est totalement coupé de tous les siens et de qui au contraire ne parvient pas à s’en dépêtrer. On répète que quiconque a un tant soit peu vécu sait bien ce qui certaines nuits peut planer. On tente d’ignorer le battage pour les derniers livres, derniers films, dernières photos, on tente de s’accrocher au silence. On s’en veut d’attendre quand même l’enquête, alors qu’on sait bien que médias, films et livres ont déjà fait leur œuvre, que tout est fini, reconnu avant d’avoir été connu. L’affaire est entendue, l’était sans doute dès le départ, dès même avant, l’a toujours été, c’est ça aussi.

Et nous, ce qu’on voudrait pouvoir faire entendre. Au risque de faire encore hurler. Avouer que ce drame nous en rappelle étrangement un autre arrivé à une cousine quand on avait dix ans. Ajouter que ce qu’on sent sous ce genre d’événements est peut-être ce qu’on entrevoyait au fin fond des crises, de ces longues crises qui nous faisaient de temps en temps rendre un peu l’âme. Renchérir que l’on sentait bien, alors, que cela restait toujours tapi sous la surface de tout, que c’était, avait été, et serait toujours sous tout. Et que quand les médias en chœur radotaient sur la mort de cela, cela suivait son propre enterrement en dansant.

Aux vieux temps des croyances aveugles, avec leurs cortèges d’anges à trompettes, de démons à fourches, et d’illuminés, et de possédés, cela pouvait se dire, aveuglément, certes, mais on se comprenait. Nos temps médiatisés, mondialisés, aux versions préemballées, officielles et sans alternative, ces temps ont jeté, comme on dit, le bébé avec l’eau du bain, ou l’eau du bain avec le bébé, peu importe, ont tout jeté. Et donc nous incombe, à nous, qui sentons cela, la tâche urgente de réinventer un vocabulaire d’aujourd’hui, sans fourches ni trompettes, pour pouvoir redire cela, se le refaire comprendre.

26 mai 2002
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