Journal épisodique et fragmentaire : lundi 5 décembre 2011

Lundi 5 décembre 2011

Après un week-end plutôt occupé (longues traversées de Paris à pied, soirée dans un petit club de jazz, visite de l’exposition L’invention du sauvage au Quai Branly) la semaine commence par la relecture de différents dossiers et par une promenade romantique sous le soleil d’hiver dans le cimetière voisin de Montparnasse. Marbre noir solennel du monument d’Hector Berlioz, gisant plus baroque d’Alexandre Dumas fils, buste pour rappeler l’ancienne présence d’Émile Zola transféré au Panthéon… Les tombeaux de ces grands hommes se côtoient, se répondent, combinent de secrètes relations comme dans le Lagarde et Michard. Reste que le plus difficile a été de trouver l’entrée de ce jardin des morts, enfermé derrière ses hauts murs.

Vers la fin de l’après-midi, je rejoins Jeton Neziraj dans la librairie de la Maison d’Europe et d’Orient. Et malgré mes difficultés pour m’exprimer en langue anglaise, le commerce d’un auteur vivant me paraît plus aisé que le commerce posthume des génies (mais je suppose que je n’apprends rien à personne). En compagnie de Bjerta et de sa petite fille, nous décidons d’aller boire un verre dans un bistrot du quartier, sans choisir l’établissement. Nous bavardons de choses et d’autres et de temps en temps, Jeton et Bjerta échangent quelques propos entre eux ou modère l’enthousiasme de leur fillette qui crayonne. Ces quelques mots en albanais tombent dans l’oreille du serveur trop heureux de leur offrir une seconde consommation et de saisir l’occasion de parler sa langue natale. On peut toujours épiloguer sur les fantaisies du hasard et sur la probabilité d’entrer dans un café et de se faire servir par un garçon albanophone.

De retour à la Meo, je vais saluer Matei en pleine activité dans le bureau de Dominique. Selon le rituel obligé, il établit sa sélection de quatre pièces publiées par L’Espace d’un Instant. Le coffret de la soirée, vendu en promotion dans la librairie, sera essentiellement roumain tout comme le mien était francophone. Plaisir de se retrouver un an après ces quelques jours de rencontres et de lectures confraternelles organisées à Reims et à Epernay par Didier et par son équipe du Facteur Théâtre. Matei ne change pas : la même jovialité, la même générosité, le même sens de l’humour. D’une certaine façon, il me fait penser à Ionesco dont j’évoquais la rondeur, il y a peu, dans cette chronique.

C’est une soirée assez spéciale qui s’organise dans le Bunker Malroff-Vilarski et les acteurs sont assez nombreux à se repartir les textes : six ou sept monologues érotiques de Matei, extraits de La guerre au temps de l’amour de Jeton, deux courtes pièces à choisir parmi les trois que j’ai proposées. Pendant que les comédiens répètent les textes découverts le jour même, Matei réfléchit au protocole de la rencontre.

Il parlera de ses amours. Ceux qui s’imposaient à l’enfant puis à l’adolescent roumain du temps de Ceausescu : l’amour de la patrie roumaine, puis l’amour du parti. Enfin l’amour du président qui passait assez mal dans les vers du poète. Discours malin plein d’ironie pour nous parler de l’amour de la France et de la langue française, puis de l’amour de l’amour et de sa profonde aversion envers les écarts d’une littérature érotique vulgaire et convenue. La lecture de trois scènes d’une pièce inédite dont le titre (qui m’échappe) parle d’escargot et de seins, illustre ses propos. Un univers qui mêle humour, sensualité, fantaisie débridée dans une lanque qui rappelle la rhétorique amoureuse du dix-huitième siècle.

Matei m’avait prévenu : « Je vais te poser des questions bêtes » et je fais de mon mieux pour y répondre sur le même ton de sérieux pas sérieux. Derrière l’anecdotique et la banalité, la soi-disant sottise des questions de Matei ne dure pas. Elle ne fait que rendre vivantes des questions plus profondes : amour de l’écriture, engagement théâtral, objet de la résidence… La lecture de mes deux pièces courtes (L’enfant des égouts et Le choix de Noé) précède l’évocation de son amour du Japon, élargissant ainsi les murs de la maison jusqu’à l’Orient extrême. Un amour du Japon dont une soprano japonaise incarne la subtilité et la tendre mélancolie en chantant a cappella une chanson traditionnelle (un peu triste, s’excuse-t-elle). Un moment d’intense émotion et d’étrange beauté qui clôt superbement la première partie de la soirée.

Entracte, consommations, rapides rencontres : un romancier roumain qui publie en anglais, Philippe que je n’avais pas revu depuis notre séjour en Ardèche.

La soirée reprend avec l’entretien de Jeton (Matei exerce également une activité de journaliste à Radio France Internationale et on apprécie au passage ses qualités d’intervieweur) et l’étalage amusé des stéréotypes concernant son pays, le Kosovo. Au premier plan des clichés, un simple mot : Kalachnikov. On en sourit, bien sûr, mais ça fait froid dans le dos. Notre vision du monde est décidément restrictive.

Une soirée vraiment riche. Riche d’une diversité et pourtant conhérente, d’une plaisante « facilité » mais d’une juste profondeur. Chaleureuse et imaginative à l’image de Matei, cosmopolite à l’image de la Maison d’Europe et d’Orient.

7 décembre 2011
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