L’intime et le réel

Avant que les séances d’écriture ne commencent, en septembre, je n’avais rien préparé de particulier. Lorsque je dis, rien de particulier, je veux dire : rien de précis. Pas de « sujet » d’écriture, pas de « cadre », pas « d’exercices formels, avec contraintes d’écriture ». Je savais que ce temps d’écriture et de vie, au GEM, ne ressemblerait à rien de ce que je pouvais imaginer ex nihilo. Aussi, pourquoi réduire le champ des possibles en établissant à l’avance le contenu des séances ? Je voulais que tout soit ouvert, je voulais qu’ensemble, nous trouvions une liberté et un sens dans l’écriture.
J’avais envie, plus que jamais, de m’adapter à ceux que je rencontrerais. Ceux qui seraient là, sur ma route, croisés grâce à ce projet de résidence. Les accompagner, par et dans l’écriture, là où ils avaient envie, profondément, d’aller.

C’est après les deux ou trois premières séances que cela m’est apparu clairement, une évidence : nous travaillerions, en alternance, « en balancement », sur l’intime et le réel. L’intime, car les « adhérents » du GEM ont « besoin », m’expliquent-ils - et dans leur bouche, le mot besoin résonne de toute sa gravité - d’écrire leur histoire. Trouver les mots pour tenter de nommer l’enfance, les violences, les silences, les cassures, les sorties de route ; parfois, la maladie. L’un me dit, un jour : « Je suis coupé de moi. Alors, j’aimerais essayer d’écrire, pour me retrouver. Je ne sais pas si vous comprenez ». Quelle plus belle définition de l’écriture ? Écrire, n’est-ce pas en effet tenter de plonger au plus profond de sa nuit, et tenter d’en extraire un son qui soit sien ? Et, retrouver son « son », sa voix, n’est-ce pas retrouver ce que l’on est, au plus juste, au plus près, au plus vrai ? N’est-ce pas se retrouver ? Se re-former ?
Donc, l’intime. L’intime pour une écriture qui raconte, déploie, déterre, retrouve, redécouvre la vie.
Et le réel, le réel étant toujours celui capté par notre propre regard, le réel étant donc inévitablement lié à l’intime, mais la description du réel obligeant à un regard hors de soi, pour tenter de dire le monde. Le regard souffrant, abîmé, morcelé, n’a-t-il pas besoin, plus encore, de dire le monde, pour tisser un lien entre lui et le monde, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le moi et les autres, et, ce faisant, s’y raccorder, tenter d’y trouver sa place ?

Je leur lis le Journal du Dehors d’Annie Ernaux, admirable restitution du « monde du dehors ». Cergy, le RER, les scènes de rues, les êtres croisés. Je lis, je dis que je trouve qu’Annie Ernaux nous donne des yeux pour voir, les regards s’éclairent, ils connaissent, ils re-connaissent, essayons, leur dis-je, essayons, nous aussi, de restituer le monde. Le monde tel que nous le voyons. Notre monde.

Parfois, la nuit, il m’est arrivé de me réveiller, et de penser à eux, de penser à notre travail ensemble. Je réentends leurs textes, toujours forts, intenses, proches parfois du cri. La vie à l’état brut. Le mot « balancement » me vient alors toujours aux lèvres. Balancement entre l’intime et le réel, balancement entre douceur et violence, balancement entre l’épreuve de l’écriture et sa consolation.
Balancement entre ce que j’essaie de leur donner et tout ce qu’ils me donnent. Balancement. Balancement.

3 janvier 2013
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