La conquête de l’espace

De la même façon qu’il y a un événement dans notre existence qui nous fait comprendre que nous menons notre vie et non pas celle d’une autre, il arrive un moment où nous nous rendons compte que le simple fait de bouger notre corps de cette manière et non pas d’une autre et de franchir ainsi une certaine distance, une certaine barrière, afin d’occuper un nouvel espace, c’est ce qui s’appelle la liberté. C’est pour ça que la prison est une privation de cette liberté, des murs qui nous empêchent de se déplacer, une limitation de cet espace où, pourtant, avant notre corps avait le droit de se mouvoir et d’agir, un espace qui a été en plus délimité par un autre que nous, des barrières que nous n’avons pas choisies et que nous n’avons pas le droit de franchir.
Ce moment, pour ma part, ce moment crucial d’une vie, il m’est arrivé en cours d’art plastique et alors je ne me rendais pas compte de toutes les implications qu’il aurait, à la fois pour mon corps, ma mentalité, mon imagination, ma curiosité et surtout pour mon écriture.
Je me souviens, le prof voulait me faire travailler sur un grand format. Il voulait que je change, que je libère mon geste. Il trouvait que mes coups de pinceaux et de crayon étaient bien assez assurés comme ça, il fallait maintenant que je passe une sorte de baptême de feu et que je me confronte à un nouvel espace, cette feuille bien plus grande et plus large que moi, et devant laquelle je me suis retrouvée, dans un premier temps, entièrement démunie. C’était terrible, et humiliant. Moi qui me disais « ah mais y a pas de problème, je vais y arriver ! », non mais qu’est-ce que je pouvais faire face à cela ! J’ai boudé, j’ai pesté, j’ai renâclé, je m’y suis quand même mis parce que j’avais ma fierté, mais bon sang ! Heureusement que je travaillais en tournant le dos aux autres sinon on aurait grillé mes joues rouges et mes yeux brûlant. Et bonjour l’angoisse, les moqueries ou les encouragements qui font plaisir mais qui me rappelleront sans cesse que je n’y suis pas arrivée toute seule alors qu’il s’agissait là d’un domaine où j’évoluais et je grandissais en solitaire depuis des années, des années, depuis tellement longtemps en vérité que la notion de projet commun m’effraie parfois.
Cependant, face à ma feuille, je le confesse : le recours aux autres était tentant. Mais j’y ai pas cédé. C’était pas évident mais je me suis forcé. Peu importe ce qui recouvrirait au final cette grande, cette énorme, cette titanesque surface de papier épais. Je me suis fixée un objectif : chaque trace devra être plus grande que celle qui l’a précédé. C’était éprouvant. Cette façon d’étirer mon bras, cette façon de me hisser sur la pointe des pieds, de lever la tête, de me tordre le cou, tout mon corps qui s’agrandissait, qui protestait, qui me faisait mal, qui m’avait l’air si gauche et si peu élégant ! Et ces traits disgracieux, qui se forçaient à être grands et massifs, comme une pauvre boule de chewin gum qui n’a rien demandé à la vie mais que de deux doigts cruels attrapent et étendent de plus en plus, la noble pâte à mâcher se retrouvant au final avec la forme de la bouche du tueur de Scream, quelque chose d’horrible, quelque chose qui fait peur, quelque chose qui renvoie à de la violence et pour sûr que de la violence, je m’en suis faite alors que les semaines passaient et que ma grande surface se remplissait, mon esprit ne pensant plus à son mal au bout d’un moment et mes yeux s’attardant à peine sur le résultat final, trop honteuse de ce que j’avais fait et trop en colère contre moi d’avoir voulu viser si haut.
Bah ! que je me suis dit en retournant à mes petits formats, à mes petits dessins, à mes petites précisions et à mes petits projets. C’est pas grave, je vais continuer dans ce que j’aurais pas dû quitter ! Sauf qu’il m’est arrivé un truc qui m’a blessée d’abord, et qui m’a ouvert les yeux ensuite : alors que mon crayon courait sur ma petite surface pour former une esquisse, voilà que j’ai pas su l’arrêter et qu’il a débordé, comme un appel flagrant de mon imagination à aller plus loin. Plus de barrières et davantage d’espace. C’était le message que j’ai fini par retirer de tout cela, après que cet incident de débordement se soit répété un certain nombre de fois. Et alors que je retournais aux grands formats avec cette fois beaucoup moins d’appréhension parce que c’était ce que je voulais faire, je suis rentrée dans une nouvelle phase de ma vie.
Des livres plus gros dans ma bibliothèque. Une intelligence, un esprit et une imagination qui se mutent peu à peu en poulpe impossiblement élastique, des tentacules qui vont toujours plus loin, qui chopent, et un regard qui va avec, une vision panoramique qui repousse toujours et encore plus son horizon, en marchant vers lui et en le faisant reculer, une vraie conquête doublée d’une quête, à qui, à quoi, on ne sait pas et on s’en fout, c’est ce qu’on en retira qui est grisant et c’est ce qu’on découvre sur le chemin qui est une grande source de contentement. Des grands pas au lieu de petits foulées qui se voulaient féminines. Des grands talons au lieu des machins minuscules que j’avais l’habitude de porter parce que j’assumais pas le fait de vouloir paraitre plus grande alors que c’était pourtant ce que je désirais. Du mascara toujours plus fourni au lieu de ces machins qui tiennent pas, qui s’expriment par à des croûtes disgracieuses et par un noir gerbant et aucunement élégant. Des robes plus courtes, qui ne cachaient plus mon corps et qui permettaient à mes jambes de mieux s’élancer en avant. Mes mains qui se tendent, envie de bailler eh bien je bâille, merde ! Et ma parole qui s’élève, s’élève, et mon écriture qui s’allonge, qui s’allonge, des pages et des pages avec une seule et même phrase, des personnages qui voient plus grand, qui voient plus loin et qui y vont, tôt ou tard ils y vont. Ils ne font pas que rêver, ils ne restent pas bloqués. Au revoir le dilemme du départ et de l’hésitation, et bonjour les personnages qui en ont des grosses comme ça et qui s’y rendent, qui n’hésitent pas, pas peur de l’inconnu. Ce sont des personnages courageux et qui encaissent que j’écris. Et il en va de même pour mes phrases et mes histoires. Toujours aller plus loin, toujours voir plus grand. C’est pas du 20% que je vise, mais du 200%, du 2000%, du 20 000%. Pas question de surenchère, pas question que chacune de mes histoires soit simplement meilleure que les autres. Tout comme moi dans ce train inhabituellement vide, elles peuvent prendre les formes qu’elles veulent, une différente à chaque fois et qui ne s’arrête pas tant qu’elle n’a pas tout exploré de son sujet, une roulade qui va au bout de son idée, un personnage suicidaire qui finit par mourir à force de racler les fonds de son désir, une histoire qui sait quand le point final doit arriver car elle a conscience de tout. Des projets plus grands, plus construits. C’est plus dur que les petits formats, et c’est justement ce qui m’embête un peu.
Ce projet en commun, mais surtout ce projet de feuilleton… Est-ce un retour en arrière ou bien ? Soudain, dans ce train, alors que je profite d’un wagon où j’ai tout l’espace du monde pour bouger comme je le veux et pour tout explorer, voilà que je me fige en plein milieu de mon joyeux, euphorique et libre salto. Est-ce que je pourrais m’étendre ? Est-ce que cette expérience va casser tout ce que je fais et toute cette conception de l’espace dans laquelle je m’épanouis depuis près de 10 ans maintenant ? Est-ce que c’est revenir à des sources qui ne vont pas m’emballer ? Est-ce que je vais avoir de la place, nom de Dieu ? Ou alors est-ce que c’est un challenge ? Une étape à franchir ? Après tout, la table rase et le véritable retour aux sources n’existe pas. Quand bien même on reviendrait quelques pages en arrière, on ne sera plus jamais ce lecteur vierge de toute connaissance que nous étions quand nous avions débuté ce bouquin. Non. Alors, qu’est-ce que ça va donner ? Je sais pas, j’en sais rien, mais au fond c’est pas gênant, puisqu’en art, c’est fini, je n’ai pas peur de l’inconnu.

23 janvier 2017
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