La magie, on ne sait jamais ce que ça nous fait


Dans le hall du LHSS des Lilas, le lundi d’octobre est encore clair.
Un homme en costume sombre a la carte à la bouche.
Il explique : Mon teinturier m’a joué un tour, je ne porte pas tout à fait la veste souhaitée. Les manches doivent présenter une longueur précise, jusqu’à ce point, là, du poignet, pas plus, pas moins, la longueur de tous les secrets, mais cette veste-ci a rétréci au lavage.
Je me dis : Quand on est gentleman magicien, toujours choisir le programme délicat.
Mais sous les néons du grand hall d’entrée, nous n’y verrons que du feu et certains brûleront une dernière cigarette dans la salle fumeur avec télé, pendant que disparaît le gâteau-crème des anniversaires : Marcel, E. Tofan, Joël, Grzegorz, Tomislav, Tashi, Castor et Madeleine sont à l’honneur ce jour.
Je me demande alors : comment transformer un centre d’hébergement du Samusocial en salle de spectacle ? En quelques tours de passe-passe, avec l’aide de Saïd et de tous.
D’abord, il y a la radio à couper, silence et suspens ainsi créés, et puis les chaises jaunes à aller quérir dans plusieurs salles et à disposer avec art.
En cercle ? En lignes ? En petits groupes proches ?
Chacun s’avance et chacun se demande ce qui se concocte là.
On ne retournera pas tout de suite dans sa chambre cette fois.
Il y a le chariot du ménage à glisser en coulisses.
Et la mallette entrouverte par le maître des opérations...

Jeux de cartes, corde, pièces de monnaie, clé de voiture, briquet, stylos, portefeuille à prédictions, journal, minuscule main en plastique rose.
Il précise : Ma petite fée.
Je me dis : Quand on est magicien, toujours emporter avec soi une petite fée en plastique rose.
Et je repense au couvercle de ma boîte de magie Pipo, boîte dont je connaissais par cœur le contenu exact.
La salle est prête. Le rideau invisible. Les spectateurs en place.
Certains ne veulent pas s’asseoir trop près de la « scène » pour éviter d’être sollicités.
Ils chuchotent : La magie, on ne sait jamais ce que ça nous fait.
Et puis les voix se taisent.
Et la mienne se faufile pour dire : L’écriture a un pouvoir, l’écriture est métamorphose, l’écriture opère en nous de surprenantes transformations sous la grâce d’un coup de mots.
On en sait quelque chose à l’atelier d’écriture, où les boîtes de sardines ne tardent pas à se faire avions, et où les morts redeviennent vivants. Bien joué, André.
Et l’homme en costume sombre raconte qu’il a 8 ans quand il décide ça : plus tard, je serai magicien.
Mais voici que des poches multiples de sa veste rétrécie sort une corde fine.
Mohamed tend la main et ses doigts sont ciseaux : ils coupent d’un geste la corde blanche dont Paul avait pourtant testé la solidité. Mohamed magicien ?
La corde se reconstitue aussitôt. Ligne blanche qui se brise et se répare sans cesse.
Sous nos yeux ébahis.
Eugen tire une carte, Marcel note l’initiale de son prénom sur une autre, Paul montre à l’assistance la carte choisie, la réinsère dans le paquet. La carte est ambitieuse.
On attend, on observe et on se dit que là, il n’y arrivera pas, que ce n’est pas possible…
Tous, nous sommes bluffés.
Close-up, près de nous, tout près, comme on colle son œil à un livre, et pourtant…
L’histoire de la bague d’Elisabeth : c’est une bague qui disparaît, avalée, se balade, sur quels doigts ?, et puis la revoici ailleurs, intacte sur un porte-clés.
Et puis dans ma main, deux pièces de monnaie que je serre fort contre le sort. Passe le fluide du magicien, et trois pièces sont nées, les vœux à énoncer, où sont cachées les fées ?
Chacun a l’âme d’un enfant et que ça recommence.
Parce qu’on ose applaudir un peu plus fort qu’au tout début.
Quand le journal déchiré en plus de vingt morceaux d’un coup se reconstitue, les yeux de tous et toutes se font aussi ronds que ces boules de billard que Cédric, à ses débuts, scotchaient entre ses doigts pour faire travailler ses mains, les déformer, les assouplir. Il dormait avec ça.
Et nous, on croit rêver.
6 A sur le papier qu’une infirmière cache. 6 A aussitôt devinés.
La dame de cœur salue bien bas le mentaliste que nous découvrons là.
Foulard disparu et mains qui surgissent, on pourrait ne jamais cesser d’être épatés.
Lorsqu’il faut tout ranger et repartir, qui dans sa chambre ou plus vraiment, certains prennent un paquet de cartes et mélangent très vite. Qui fait une partie ?
Ici, chacun s’y connaît en coups de poker et en batailles.
À la fin, Sidonie vient vers moi : Pendant une heure, tout mon souci a disparu ! Merci.
Je me dis que j’avais 8 ans, quand penchée sur une feuille, dans ma chambre, cette soudaine certitude : Plus tard, je serai écrivain.
Avec ce souhait profond de faire disparaître le souci durant le temps d’une lecture.
Et de ma journée d’écriture, celle dont on ne sait jamais ce qu’elle nous fait ni ce qu’elle fait de nous.
Ne s’agit-il pas, toujours, de réenchanter le monde ?
Chapeau au gentleman magicien et puis aux enchantés de ce lundi d’octobre clair.

9 novembre 2011
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