Le Monde en miettes, fragments d’Évagoras de Mégare

Il ne suffit pas de savoir ce qu’une chose n’est pas pour savoir ce qu’elle est, mais il est impossible de savoir ce qu’une chose est si l’on ne sait pas ce qu’elle n’est pas.

Serait-il possible que s’efface totalement (écrits, évocations, références, critiques) une œuvre, jusqu’à son absence et toute trace de cette absence ?
Le préfacier de Le Monde en miettes, Quentin Drazel, raconte que ce seraient les disciples du philosophe grec Évagoras de Mégare, ses admirateurs, exégètes et héritiers, qui auraient le plus contribué à l’éparpillement de son œuvre, en la compulsant, la recopiant avec plus ou moins de rigueur, la distillant dans leurs propres commentaires parfois jusqu’à l’incohérence et la contradiction. (Ceux qui la mésestimaient ou dédaignaient n’auraient pas même souhaité son effacement.)
À peu près contemporain d’Eschyle (qui composa 90 tragédies dont seulement 7 sont parvenues jusqu’à nous), Évagoras de Mégare aurait écrit, d’après les conservateurs de la bibliothèque d’Alexandrie, une trentaine d’ouvrages qui auraient ensuite été catalogués par Callimaque.

Finalement cette œuvre en prose n’aura été effacée ni par ses prosélytes ni par ses ennemis déclarés ou pas. Traversant deux mille cinq cents ans de notre histoire, des fragments nous en arrivent aujourd’hui, lambeaux météoriques de lumière et d’obscurité que le temps aura chargés de sens ou de non-sens, miettes d’un texte pour un monde en miettes.

Une première série de ces fragments concernant la vie d’Évagoras de Mégare auront été rapportés par d’autres ; la seconde série concerne sa philosophie et sont rapportés par lui ou par d’autres.

Fragments de sa vie :
Il y aurait eu, dans l’Antiquité grecque, treize Évagoras, le troisième serait cet « Évagoras le Mégarique, médecin et philosophe, et il mourut dans un naufrage ». (Selon d’autres il serait né à Byzance mais son nom avérerait désormais son origine.)
Il aurait été « le fils de Bathyclès, fils de Psaon, fils de Cléogénès. Son père mourut à la bataille d’Égine ».
« Il soignait toutes les maladies par des exercices de respiration. »
Il « fut le premier à commencer ses ouvrages par une question ».
Il « fit un voyage en Inde ». Il aurait dit qu’ « il était parti à la recherche d’inconnus et qu’il s’était retrouvé chez lui ».
« À la fin de sa vie, Évagoras devint sourd. Il disait regretter moins la musique que les couleurs. »
« Il mourut d’une façon étrange [...] Le troisième jour il se tut et son âme s’échappa au cours de la nuit. »

Fragments de son œuvre à propos du mensonge :
« S’abstenir de mentir, c’est comme de renoncer à manger du miel pour la raison qu’on risquerait d’en priver un autre. »
« Si la vérité était simple, il n’y aurait pas tant de sortes de mensonges. »
« Le mensonge est une création, mais non la vérité. »
« Seul un mensonge peut être partagé par tous. »
« La vérité, quand elle est trop souvent affirmée, devient malgré elle un mensonge. »
« Il y a des mensonges qui ne s’opposent à rien et ne heurtent aucune vérité, car la vérité n’existe pas dans tous les domaines. »

Il sera également question des « choses dont on ne peut parler », du silence, des causes multiples, de l’alternative, et des vérités au statut le plus avéré présentement : les intermittentes.

Les odeurs seront classées selon ce bel inventaire : douces, troublantes, délicieuses, délicates, répulsives, pénibles.
« Parmi les odeurs douces, il nomme celle des fleurs, celle de la pluie, celle du linge, celle d’une cuisine bien orchestrée, celle des arbres chauds, celle du sable... »


Le Monde en miettes, dans une traduction du grec ancien par Samuel Chapulin, avec une préface de Quentin Drazel, aurait paru aux éditions Grèges.

25 juillet 2005
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