Le vivant serait-il mort ?

L’écriture est la trace. Elle écrit le passé, le futur, mais jamais le présent ; le présent ne peut être saisi que par le lecteur qui lit. Le lecteur du Grand Paris est souvent dans le métro, le train, le rer. Quand il lève les yeux, il voit ce qui a disparu. Il ne le sait pas, mais il y a disparition. Ou il le sait, car il a vécu ailleurs, ou dans d’autres temps. Il sait alors le précieux, et les mots avec lesquels on a enveloppé sa disparition.

Le magazine de la Ville de Paris titre son numéro hiver 2016-2017 « Paris, côté sauvage ». La couverture montre un jeune chevreuil sur la chaussée avec pour arrière-plan flou l’Assemblée Nationale. C’est l’hiver, mais le pelage du cervidé, d’un roux ardent, est celui qu’arbore un chevreuil au creux de l’été. Il ne viendrait pas à l’idée d’un graphiste de poser un humain en tenue de ski sur l’édition estivale du magazine. Mais le chevreuil, lui, a droit à une mise en scène absurde. En plein milieu de la chaussée, donc prêt à être percuté par les véhicules. Dans une pose qui laisse penser qu’il s’agit d’un spécimen empaillé. Devant un bâtiment où l’on n’a cesse de conforter des lois par lesquelles le chevreuil, comme 88 autres espèces d’animaux vivant en France, est apte à mourir sous les balles des fusils de chasse.

Le disparu est figuré partout, dans les arts, dans l’éphémère des news, dans les psychismes, dans les conversations, dans l’inconscient collectif. Dans mes mots, même. Le disparu n’a pas tout à fait disparu, juste suffisamment pour donner la mesure de sa disparition. Les zoos gardent sa trace. Son repère dans l’espace euclidien. Ainsi, nous connaissons la distance qui nous sépare de l’extinction.

Nous avons besoin d’espace. Les mots aussi. De la manière dont ils se posent dans l’espace dépend le rythme et le balancé de la phrase.

Les renards courent aux abords des villes la nuit tombée, fouillant les poubelles. Les sangliers fourragent dans l’humus à l’orée du bois périurbain. Les insectes circulent le long des corridors verts. Les mésanges à longue queue effectuent des arabesques au-dessus des arbres horticoles. Le citadin est content, ou vaguement agacé, ou encore vaguement heureux. Souvent, il ne voit rien, ne sait rien de cette agitation. Il est dans une voiture, un bus, une rame de métro, un train, une gare, un restaurant, un ascenseur, un bureau, une boutique, un logement.

Il pense le sauvage plus qu’il ne l’expérimente.

À la ferme pédagogique du bois de Vincennes, des enfants hurlent de terreur. Ils viennent de voir, dressée sur ses deux pattes, une poule.

Céline Lafon

10 janvier 2017
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