Les fantômes de Belleville

Photogrammes extraits du film
La Nouvelle Babylone (Новый Вавилон) de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, 1929.

















Je me suis plongé dans

Belleville, le mythe,

avec la crainte que ce mythe ne soit qu’une coquille vide, une légende de façade pour « gentrifieurs » et touristes : le mythe du Paris frondeur, populaire et d’avant-garde démocratique, où diverses communautés ethniques ou sociales coexistent, sans toutefois se mêler vraiment.
Pourtant, même si ce mythe semble menacé, il est toujours opérant dans une certaine mesure. Le paysage urbain et son « ambiance », son biome, façonnent les comportements, les manières de penser au quotidien. Belleville le mythe demeure dans l’ADN des cours privées comme des caniveaux.

Un mythe, qu’il soit religieux ou athée, émancipateur ou nationaliste, c’est le passe-port du vivre-ensemble, c’est l’invention d’un pont reliant futur et passé dans une communauté de destins. Une donnée anthropologique. Comme par nécessité il ne peut tout englober du réel, il exclut en incluant : on pourrait juger de son bien-fondé selon le champ de cette exclusion, et si celle-ci devient mortifère le mythe ne tardera à dépérir comme une vieille carcasse inutile – après avoir souvent entassé des cadavres.
C’est peut-être parce que de nombreux mythes s’y chevauchent et s’interpénètrent que nous ne parvenons pas à cerner totalement le présent.

Sous l’envergure du Belleville Ombre, qui cherche à éclairer différemment la Ville Lumière qui n’est plus que bêtement lumineuse, j’essaie d’insérer le projet Instin, tentative de création d’un mythe à partir de rien, ou si peu.

Lartigo, Les fantômes de Belleville, extrait, 2011.

Le 1er juillet 1840 – huit ans avant le Manifeste de Marx et Engels (« Un spectre hante l’Europe... »), huit ans également avant les journées insurrectionnelles de juin 1848 auxquelles les Bellevillois prendront part – est organisé au Grand-Saint-Martin (ancêtre des Folies-Belleville) ce qui est connu comme le premier Banquet communiste au monde, inspiré des idées de Gracchus Babeuf (communisme néo-babouviste) avec 1200 participants. Les toasts se succèdent : à l’abolition de la peine de mort, à la fraternité universelle, à la communauté des travaux et des jouissances, à la réforme sociale, à l’abolition de la libre concurrence, à l’égalité réelle... Parmi ceux qui prennent la parole il y a des ouvriers, un relieur, un coiffeur...

Trente et un ans plus tard, le 18 mars 1871, les gardes nationaux de Belleville, menés par Gustave Flourens, prennent l’Hôtel de Ville :

la Commune de Paris

est née. Elle avait été préparée en 1869 par des assemblées aux Folies-Belleville, où sont présents beaucoup des principaux acteurs : Gabriel Ranvier (qui sera élu maire du XXe arrondissement), Jules Vallès, Eugène Varlin, Prosper-Olivier Lissagaray, auteur d’une Histoire de la Commune faisant référence et qui est condamné à un mois de prison après la réunion agitée du 10 octobre 69 suite à la dissolution par le commissaire de police (il y a toujours un commissaire qui assiste à ces réunions et qui peut, comme dans ce cas-ci, la dissoudre au nom de l’empereur)...

Où est Louise Michel à ce moment-là ? Peut-être dans la foule prenant part à ces discussions, elle qui sera surtout présente à Montmartre et sur les barricades de l’Ouest parisien, égérie anarchiste, et qui symbolisera l’émancipation de la femme à travers la Commune.
Louise Michel par Pedrô !, pochoir,
d’après la gravure de Néraudan.














Louise Michel dessine sur les portes des partisans de l’Empire à Chaumont, dans les années 1850.
Source : Louise Michel, Mémoires, éd. Sulliver, p. 54.






Le Second Empire s’écroule ridiculisé à Sedan (4 septembre 1870) mais la proclamation de la République ne suffit pas, d’autant que le gouvernement capitule face aux Prussiens alors que les Parisiens ont supporté plusieurs mois d’un siège terrible. La révolte se transforme en révolution, expérimentation sociale qui sera écrasée deux mois plus tard avec la complicité de l’occupant (30 000 morts).















Graffiti dans une prison de Nouvelle-Calédonie.
Source : documentaire La Commune de Paris de Mehdi Lallaoui, France 5.


Ceux qui échappent au massacre se réfugient à l’étranger, ou sont emprisonnés et déportés, comme Louise Michel, en Nouvelle-Calédonie.
Ils y retrouvent d’autres déportés,

les Kabyles

dont l’insurrection en 1871 contre l’occupation coloniale est également réprimée dans le sang et l’humiliation. Le chef Mokrani ne sera amnistié qu’en 1904 (alors que les derniers communards le sont en 1880).

De ces événements naît la grande figure du poète de l’errance et de la révolte : Si Mohand Ou Mhand (années 1840-1905) dont le père est exécuté et l’oncle déporté. Poète de l’oralité (écrire sur un mur d’air), il ne répétait dit-on jamais deux fois le même poème. Ne reste de ses œuvres seulement ce que les assistants ont noté dans l’urgence...

Le chanteur Lounès Matoub, « le Rebelle » assassiné en 1998, en est l’héritier.

Lounès Matoub par CAD, rue Dénoyez,
sur le mur du café le Vieux Saumur
(dont le patron, comme celui du café Aux Folies, est kabyle).
Depuis des années, ce pochoir est refait dès que recouvert.


Source : Kabyles du Pacifique
de Mehdi Lallaoui, éd. Au nom de la mémoire.









Merci et amitiés à Maxime Braquet, Mathieu Brosseau, Nicole Caligaris, Nadege Derderian, Emmanuèle Jawad, Mehdi Lallaoui, Nicolas Magat, Paul Oriol, Mathilde Roux, Guillaume Ruelland, Tina, Yohanna Uzan, Benoît Vincent,

et Antonin Crenn, Marie Decraene, GEM Artame Gallery, GEM la Maison de la Vague, Thierry Lainé, Valérie Marange, François Massut, Mohammed Ouaddane, Pedrô !, Édouard Razzano, SP 38, Lucie Taïeb, Areti Tzia.

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26 novembre 2014
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