Lire Antoine Emaz

Fraternité d’Emaz

Dirai-je, pour exprimer un point de vue de lecture purement subjectif, le seul au fond qui m’intéresse, que lire Emaz c’est d’abord pour moi entrer dans une fraternité : même si par la suite on doit se détacher, comme de juste, de son vis-à-vis, histoire de se tenir soi-même dans ses marques - la lecture n’aurait-elle que cet effet, elle serait la grande aventure -, demeurera toujours la familiarité de cette voix unique, la façon qu’elle a d’élever dans la solitude, et de tenir, un chant qui pourtant ne cesse jamais de soupçonner sa légitimité.

Fraternité, plus simplement, dans l’énumération des êtres, des objets, des actes qui constituent les engagements et le décor de la vie des hommes simples : depuis les événements quotidiens les plus dérisoires jusqu’aux plus graves, de l’émerveillement qu’ils inspirent parfois - « ça ne tient à rien/ cet accord entre l’air/ et le matin » - , à l’ennui ou à la terreur, au désemparement, à quoi ils nous mènent ; depuis l’évier de la cuisine, ses « carreaux de faïence blancs/ et deux torchons qui pendent », jusqu’au « visage/ fermé/ encore/ aimé » qui vous accompagne tard dans la nuit ; depuis ces trajets journaliers en métro, ces traversées du jardin, banales échappées dans l’espace, bien éloignées de la mélancolie savourée qu’autoriserait le « winterreise » de Schubert, jusqu’au face à face avec le plus lourd, la maladie, la chambre d’hôpital, la mort pressentie ...
Et en fin de compte :

au bout

il y a le poids qui reste

des jours perdus

à régler le compte

tous ces jours de rien

sans gravité
seulement poubelle

mais dans le sac

le poids du temps

Du neutre

Que saisit-on vraiment du monde.
Telle est bien la question, existentielle, comme on disait autrefois, qui fonde l’inquiétude poétique d’Emaz ; quel « autre côté » vient à moi du dehors, ou encore : qu’est-ce que l’œil peut rencontrer et prendre, quelle stabilité qui tienne, quand, plutôt, tout semble se défaire dans, au mieux, un effacement, un écoulement, lents comme celui du fleuve, ou s’émietter en bribes, fragments d’êtres. Regarder, c’est le plus souvent s’exposer, voire s’entraîner, à « ne plus voir ce qu’on regarde », à « laisser filer les choses toutes ». Et le temps lui-même, envisagé à rebours, est perçu comme ce qui essentiellement se défait : « bouts épars d’une semaine/ pleine de mots/ sans parole » ... Chacun apprend vite - c’est cela, non seulement prendre conscience du temps, mais prendre conscience tout court - qu’on est coupé de l’origine : « très tôt l’avant est su perdu/ et manque ».

La couleur du monde est comme modelée à l’estompe, elle se déteint le plus souvent, et vient au gris, au blanc surtout ; elle est l’harmonique de la couleur de l’âme, dont quelque chose comme un suspens aporétique césure sans cesse l’élan originel, la pulsation, le rythme : bien sûr, classiquement, on dirait volontiers mélancolie, n’était la couleur, précisément, car le noir ici jurerait : « mélancolie n’est pas le mot juste ». Mélancolie suppose un monde organisé selon un cours du temps que le discours classique prétend représenter, et par là maîtriser. Or la situation de la conscience chez Emaz, dans ou devant le monde, n’est pas précisément celle d’une maîtrise. Il s’agit plutôt d’un « ni l’un ni l’autre », et donc bien d’un suspens, que très fréquemment Emaz nomme le « neutre », « juste du neutre/ une façon de peu ». Manière de ne pas y être, de se tenir, comme le disait un titre antérieur, Entre.

Même s’il y a aussi ces moments de grand calme, où l’horizon s’ouvre, où l’espace se dilate, et où il est alors « facile/ un peu/ de respirer », il me semble que le corps - celui du monde mais aussi celui de qui regarde ce monde depuis sa propre distance et qui « coule dans le mou du jour », avec cette façon, comme ça, de faire voir, par les titres (« Os », « Vieux », « Ombre ») le dépérissement du corps ou son désarroi - il me semble, donc, que ce corps-là vient souvent à manquer - « bien trop de temps perdu déjà avec le corps » - : ce que redit bien la « fatigue » qui si souvent remonte dans ce livre comme un effet second de la nécessité :

fatigue elle vient

de plus haut dans le jour

qui empile

et puis le soir d’un coup

le poids tout le poids

sur le dos

Non, pas de mélancolie chez Emaz, mais souvent au contraire, traversant soudain sa solitude, envahissant la position instable, précaire, où il se tient - cet entre-deux ontologique - quelque chose de plus dur, et qui parfois montre une violence qui surprend, qui atterre : une angoisse sans raison - « rien de net n’a causé la peur » - et qui surgit au cœur de l’expérience quotidienne la plus simple, la plus routinière, comme celle d’un trajet en métro. Le monde s’est absenté soudain sous l’effet de cette « lame » de fond. Nécessité alors de se murer, de s’enfermer en soi, comme s’il fallait abolir le corps lui-même pour passer l’épreuve :

on est resté on a

bloqué le nez les muscles

les yeux

attendu

c’est passé

station

c’est passé

tout doux on a repris

en main

les yeux le nez les muscles

Serrer les mots

Peut-être n’y a-t-il pas d’œuvre, actuellement, qui manifeste une plus grande adéquation entre le travail d’écriture et la situation de l’être dans le monde, dont ce travail est le témoin. Il y a dans le refus de recourir aux effets d’une rhétorique, à la pose, aux détours savourés d’un style, une fidélité qui nous touche tous.

C’est que l’économie des moyens ne correspond pas ici à une esthétique du simple, mais plutôt à l’exigence de se tenir au plus près toujours de l’expérience, non pas avec ou devant, mais « dans les mots qui battent/ de plus en plus doux sans rien dire/ veillent » : battre sans rien dire, et veiller néanmoins, dans cette sorte de déshérence de la parole, telle est, chez Emaz, la nature vraiment aporétique du poème ; le mouvement d’écrire coïncide bien alors avec ce suspens que je dénotais plus haut comme le seul mode d’être dans le monde qui ne soit pas mensonge ou masque.

Si le corps fait défaut - le corps qui écrit, comme le corps du monde - alors, du même mouvement, il faut, pour être fidèle à ce qui est, à ce que l’on est, « serrer les mots ». D’où, dans Os, ces formes elliptiques si nombreuses, comme si parfois l’air manquait, le souffle, l’énergie : effacement des articles, effacement des mots - « présent comme si de rien » - effacement du vers lui-même, déroute du poème : la langue qui se défait et subit sa loi d’entropie...

comme un roulis, un mouvement enroulé de mots comme une vague de langue ourlée puis son déferlement qui claque alors là oui la peur de voir venir tout autant que le muet le rien le blanc pur de l’écume ou mousse de mots comme produit vaisselle autant impossible à former poème alors rien que la peur de ne pas pouvoir se sortir entier des
mots et de ce qui les a fait surgir ça oui comme s’il n’y avait pas de maîtrise face à cette force lâchée poète ou pas habitué ou non à voir craquer ces digues de langue et savoir ou pas les colmater c’est à peu près ça comme un déluge sans sens dans lequel on est pris et se noie dans un fracas de syllabes que l’on ne guide plus mais il tourne un fouillis d’images en vrac une lame de fond de tête un tourbillon de vase où se mêlent clair et sombre
réussites et ratages des années le tout d’une vie brassée d’un coup laissant à nu l’os dessous quand ça cesse et qu’on reste muet comme puisé de rien mais là encore après à respirer

Tenir

« encore après à respirer ».

Telle est la voix d’Emaz : toujours au bord de l’effacement sinon de l’effarement, dans une sorte de vertige, si l’on peut dire, horizontal, elle ne peut faire autrement néanmoins, comme je le disais au début de ces remarques, que de tenir en effet.
Un acte de résistance - c’est ce que par ailleurs on répète à satiété ces temps-ci, mais chez Emaz, comme cela sonne juste... - un repli, une façon de continuer à dire « non » à ce qui vous broie, le temps en premier, et l’histoire.
Une manière très particulière, la moins affectée qui soit, de tisser une parole qui n’a pas d’autre fonction que d’exister pour exister, pas d’autre adresse qu’elle-même, sa nécessité la sauvant, et elle et peut-être le monde, et nous autres en fin de compte qui lisons cette œuvre, du désenchantement.

1er mars 2005
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