Maurice Scève

Écrire sur un auteur classique est intimidant. Parce qu’il y a le poids du savoir déjà collecté, la peur du redondant et le peu que l’on sait. Et qu’il semble bien orgueilleux de rajouter sa petite touche personnelle même si elle est empreinte d’une forte émotion.
Et pourtant écrire avec son ignorance et l’audace de sa conviction.

Constater aussi que celui que l’on croyait célèbre a accumulé pas mal de poussière sur son oeuvre. Pas une rue de Lyon qui porte le nom de Maurice Scève même s’il naquit dans une riche famille lyonnaise vers 1500, et qu’il fut le représentant du mouvement Humaniste lyonnais.
Et constater encore que si son nom est familier à l’oreille d’un certain nombre, peu de yeux le lisent encore.

Moi, je ne savais rien de son existence. Rien.

Il a fallu quitter avec regret une vieille dame sur le bord du lac d’Annecy un mois de septembre, prendre la voiture et allumer la radio, pour que l’oeuvre fasse irruption dans ma vie.
Donc j’écoutais une émission qui prenait son temps qui ne cherchait pas seulement à me distraire.
Un comédien lisait. La diction était claire et donnait à entendre le sens. L’homme ne se laissait pas emporter par la musique des vers, mais mettait en bouche le bel arrondi de ce que l’on nomme le vieux français.
Oui, il disait bien le comédien et il est dommage que son nom ne soit plus au générique de l’émission.

Il disait : soupirs qui sont le souef et doux vent.

Il disait aussi :

Tant que sur moi le tien ingrat froid dure,

Mon espoir est dénué de son herbe ;

Puis, retournant le doux Ver sans froidure,

Mon An se frise en son Avril superbe.

Et il était bon de conduire, presque seule sur l’autoroute, en répétant plusieurs fois : Mon An se frise en son Avril superbe.

C’était bon, parce que de laisser une vieille dame sur les bords du lac d’Annecy, renvoie parfois à une réalité oppressante et grise. Et qu’il est bon alors d’écouter des mots qui vous emportent loin avec le sentiment que l’oeuvre humaine peut être grande. D’ouvrir l’horizon et qu’alors on respire mieux.
Quand la belle voix du comédien François Siener, se taisait, d’autres voix racontaient la vie d’un homme qui vécut la belle période des imprimeurs et des intellectuels dans la ville entre Rhône et Saône.
Somme de connaissances sur un homme qui rédigea pour l’essentiel deux livres Délie, objet de plus haute vertu à la langue tendue du désir pour une Pernette du Guillet déifiée, Le Microcosme qui questionne la destinée humaine et cinq Blasons qui tentent de cerner l’anatomie féminine.
Les voix connaissaient bien l’oeuvre et l’aimaient. Par contre les voix ne savaient pas quand l’auteur était mort. Parce que soudain il avait disparu et qu’aucune tombe n’avait été retrouvée. Emporté peut-être dans la fosse commune des victimes de la peste.

Pas de tombe donc, pour celui qui cru trouver à Avignon la tombe de la belle Laure qu’exalta Pétrarque dans le Canzoniere et dont Maurice Scève était un lecteur érudit.
La radio racontait, lisait. Elle faisait de belles présentations. Et dans ces moments-là, on est heureux qu’un trajet en voiture dure longtemps.

Je m’étais dit qu’en rentrant, j’achèterais très vite les livres, avec une curiosité plus grande pour Le Microcosme parce que le comédien en avait lu un passage qui au-delà de la beauté des vers (ne pas hésiter à les lire plusieurs fois, lentement pour que le sens vienne à la surface), c’est le sujet qui me troubla. Il donnait corps à une Eve peu habituelle. Cette figure ancestrale qui renvoie en général la femme à un passé peu glorieux et lourdement fautif, chez Maurice Scève elle prend une tout autre forme. Il nous suggère malicieusement que son geste fut peut-être heureux pour le monde. Et que la curiosité gourmande d’une femme ouvrit lalors les portes de la connaissance :

Lors le Faux se taisant lui a tendu la pomme

Pour l’attraper première, et pareille après l’homme.

Elle la prend, la tourne, et mollement la touche,

L’odore, et baise : et puis demie dans la bouche

Lui imprime ses dents étreignant la douceur

D’une saveur suave au palais transgresseur,

Qui glousse ce doux morceau non bien goûté avale,

Et ensemble la Mort au ventre lui dévale.

Dirais-je, Eve, que trop tu fus pour toi friande,

Ou vraiment pour nous heureusement gourmande ?

Quand la radio en eut fini, j’ai parcouru le reste de la route en silence. Rentrée chez moi, j’ai allumé l’ordinateur, mue par une envie impérieuse de garder trace de cette rencontre.
La première phrase que j’ai écrite m’a quelque peu étonnée et pourtant c’est elle qui m’a permis de démarrer l’article. Elle n’est pas triste, elle permet d’atténuer la distance.
Alors j’ai commencé ainsi ma lettre au poète :

Vous êtes mort depuis longtemps et si on y pense, moi bientôt aussi.

17 octobre 2006
T T+