Notes #4 - (3 - 9 décembre 2015)

3 décembre 2015
Être une auteure qui dort dans l’univers des contes.
Première porte à droite après l’aquarium.
(Entre deux rencontres, dormir, oui, dans la petite salle pour les histoires, étage jeunesse, Les Silos, maison du livre et de l’affiche à Chaumont.)
Parler avec les étudiants du bruit de la voix ou non qu’on entend dans sa propre tête quand on lit quelque chose pour soi. La voix que prennent les personnages dans une histoire quand je lis un livre, qui ont chacun la leur qui devient au fil de la lecture une voix habituelle et reconnaissable même si fictive et inaudible, théorique et pourtant attribuée. Me rendre compte que c’est à l’œuvre également quand je lis à voix haute attribuant une voix différente à chacun de mes propres personnages, quand je lis mes propres textes que je les reconnais et les entends par les yeux. J’identifie la matière et la tessiture spécifique de cette voix qui pourtant reste une variation de la mienne, intérieure, que d’ailleurs personne ne connaît à part moi. Ma voix du dedans qui pourtant, à mes yeux, est justement celle qui est exactement la mienne. Se rendre compte du coup très naïvement que personne n’entendra jamais cette version-là de ma voix. Et ne pas écrire « personne ne m’entendra jamais » qui est une formulation vraie, mais abusive dans sa portée symbolique. Qui pourrait être vraie d’ailleurs. Avoir cette chance-là d’être entendue par des gens, proches, intimes, inconnus parfois, croisés, relativement entendue, au moins pour le son de ce que je dis.

Chaumont chantier du CIG centre international du graphisme

7 décembre 2015
Drôle de journée comme il en est parfois, où tout va de travers. Puis ça passe. On se reprend. Je me reprends. Et l’atelier-rencontre sera délicat, difficile même, avec les lycéens, mais riche, mais intéressant. Ce qui me paraissait simple, presque trop basique les a complètement déroutés. Mes multiples explications aussi. Au final tout le monde arrive quelque part, mais ce fut laborieux. Je me rends compte que ce n’est pas facile d’accepter d’aller vers quelque chose sans savoir quoi au départ. D’accepter d’être celui qui fait et qui questionne en même temps, celle qui avance et qui trouve quoi chercher en cherchant d’abord. Effectivement si souvent ils me demandent, mais, c’est quoi la consigne ? Je réponds à chaque fois : je n’ai pas de consigne. Je vous impose avec votre accord (finalement toujours avec leur accord) la règle du jeu des contraintes, parfois strictes et nombreuses, mais je n’ai pas le résultat. Je vous propose qu’on aille par là, ou là, mais je ne sais pas exactement comment vous allez y aller ni ce que vous allez y trouver précisément.
Jeudi suivant, avec l’autre demi-groupe, surtout, moins dire, moins parler. Les laisser chercher. Avec plus de temps.
Le soir dans la cuisine de Lire c’est partir, il est 20 h 31 à l’horloge au-dessus de la porte et 14 h 24 à celle de la cuisinière, fuseau horaire du Canada. Relire à voix haute les textes de mercredi pour la soirée de lancement de la résidence. Calculer le temps. Et ne pas oublier de mettre mes lunettes.

8 décembre 2015
La question du journal résidence, en tant que tel, des écrits au jour le jour, de la régularité induite par le terme lui-même, se pose avec le démarrage. Un démarrage qui se prend pour un commencement, mais qui est déjà un prolongement de ce qui l’a fait advenir : les réunions, la préparation, les multiples versions du dossier, l’attente et les envies, ce qui a nourri, ce qui a grandi dans l’ombre, avant. Un journal, mais j’ai déjà mes cahiers ! Cahiers de projets, entrepris à la suite de celui pour Square Magazine, qui faisait ouvertement partie du deal : résidence numérique, échanges et progression, recherches et retours argumentés, publication du texte et de la série photo, contre le cahier de recherches, l’original, le vrai, le seul, celui qui s’est épaissi de mes collages un peu scolaires.
Le carnet papier devient cet espace-temps particulier, à la fois lieu et moment d’écriture, de recherche en train de se faire. Un territoire. Pour le premier journal de résidence, j’avais acheté un premier cahier au papier trop fin, trouvé un second carnet, qui n’était pas encore bon, qui était un peu trop petit, j’avais relié une troisième option avec des feuilles de papier à dessin pensant que justement pour les collages... Mais non, trop grand et trop épais cette fois. Pour finalement trouver celui qui correspondait à ma définition du bon cahier, qui correspondait à sa bonne taille (A5), à sa bonne épaisseur de feuilles, à sa couverture adéquate, qui plus est avec élastique, qui plus est avec pochette, intégrée dans la couv. option alléchante qui n’aura que très peu servi je dois dire.
Depuis ce premier cahier pour Square Mag j’ai continué, il y en a plusieurs, de différentes couleurs, tous du même modèle et cinq exemplaires vierges en réserve.
Un journal donc. Pour cette écriture qui est comme une parole, dite, non pas en l’air, mais dans un espace et un temps où la progression se fait linéaire. Un journal où l’accumulation va nécessairement coller au temps de la résidence, pour pouvoir en témoigner, en ligne, c’est l’idée : une publication régulière sur la page, catégorie auteurs en résidence dans la revue numérique remue.net.
Alors, un journal ou une page ? Un cahier ou un clavier ? Ou tout à la fois ?

Puis me rendre compte que c’est bien plus ancien que Square, tu l’avais sous les yeux, cette histoire de journal de résidence, de journal de création : c’est depuis le premier jour de la première rencontre dans le cadre du projet Presqu’îl-e, le 2 avril 2013.

9 décembre 2015
La part empoisonnée.
Laurent Herrou [1] écrit (je cite de mémoire [2] ) : « le journal c’est comme un gâteau dont je donne une part et dont je garde l’autre part. Je partage et je donne au lecteur la part empoisonnée. »

C’est la meilleure part.
Justement.
Celle avec le poison dans les mots qu’on avale.
L’auteur fait croire qu’il se laisse manger chaque jour à volonté. Chaque fois qu’on le lit.
C’est la part du poison hallucinatoire, celle qui veut dire d’un coup pour nous. Je mange les mots des autres, je les entends me dire, qui écrivent, je les entends me dire à moi, ce qui me correspond, ce qui là se révèle, ce qui est dedans qui m’aide ou me surprend. Les mots d’un autre si personnels, cette part-là.
Les mots se mangent, ils attirent, appellent et répondent à l’affamée. D’autres sont inopérants, je choisis mes auteurs.
Une part pour partager se départir trancher couper court offrir la belle appétissante ou donner au chien, attrape ça tient et file ! Se débarrasser de la part intime, de la fiction véridique, la plus quoi ? Noire ? Obsédante ? Intéressante : celle qui s’écrit. Celle qui intéresse l’écriture, dont on devient l’auteur. Et dont on perd alors le silence et ce pouvoir de la taire une fois dite dans les mots de la page, web ou papier, dans l’espace, publique.
Ce poison infime c’est du vaccin.
Mais du vaccin antérieur, qui ne prévient de rien, qui agit sur l’affaire ancienne qui remue encore, la blessure le manque le souvenir le trop-plein.
Ce poison-là soigne un temps, un instant il opère, dans ce temps incertain et fragmentaire.
Il rentre en résonance comme le pont sous la marche rythmée de la troupe. Le texte, c’est le risque du rythme, le risque de la marche, de la troupe, de ce(ux) qui avance(nt) qui s’aventure, ordonné, la phrase dangereusement exacte. Parce que les ponts alors résonnent vibrent et s’effondrent.
Le risque de la charge, l’attaque et le poids. Le risque des pas d’un autre, peut-être faits, peut-être fantasmés, qu’importe, qui approchent et bousculent.
Les mots ont ce pouvoir-là, du poison ordonné que l’on cherche et s’autoadministre avec appétit, pour faire sauter des ponts. Et s’en trouver d’autres. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, être ébranlé par l’exactitude d’une phrase qui fiche tout en l’air — sinon à quoi bon ?

4 février 2016
T T+

[1Laurent a écrit exactement (effectivement je l’ai fait plus cruel qu’il ne l’est) :
« J’ai fermé le livre dans le wagon et j’ai écrit mon journal, j’en ai envoyé une partie au Labo, j’ai gardé le reste. Pour moi. C’est comme un gâteau quotidien, dont je vous offre une part. Parfois le gâteau est empoisonné mais ce qui est bien avec vous, c’est que vous le mangez quand même.
On dit que les auteurs sont cruels.
Mais on devrait dire aussi que les lecteurs sont masochistes. »

[2Laurent Herrou est l’un des quatre auteurs du « Labo » avec Alain Callès, Alain Emery et Bernard Vassel, aux éditions Jacques Flament, qui ont livré durant l’année 2015 leur journal en ligne, jour après jour sur le site des éditions. Publication des 4 journaux début 2016.