« Notre envie était de danser avec les idées et les mots »

Entretien avec Hélène Maurel à propos de sa résidence à l’école Jules-Ferry

1 – Que s’est –il passé durant cette résidence – vous avez animé des vos ateliers d’écriture et d’illustration, autour de la mythologie ? En quoi consistaient-ils ?


Je connais depuis longtemps Caroline, l’institutrice avec laquelle nous avons monté le projet. C’est une amie. Elle s’intéresse beaucoup à l’illustration et à la littérature jeunesse, elle-même vient de l’école Estienne, la bibliothèque de sa classe est une mine d’or et les enfants ont l’habitude des albums. J’étais déjà venue dans sa classe de CE2, il y a deux ans, dans le cadre d’une mini correspondance (prétexte que Caroline avait trouvé pour les faire écrire) : à l’époque je dessinais des poissons dansants, et je leur avais écrit pour leur demander s’ils seraient d’accord pour être pris en photo en train de danser pieds nus, pour m’aider à surmonter ma difficulté à dessiner les pieds de mes poissons. Cet échange épistolaire avait débouché sur une rencontre suivie d’une boum, et j’ai retrouvé certains des enfants dans la classe de Caroline, qui cette année avait une classe de CM2-CP. Donc l’accueil était vraiment parfait, ils avaient lu mes livres, ainsi que mes Histoires Grecques dans le Vilain Petit Canard, et savaient (ils ont quand même posé la question pour s’en assurer) qu’on ferait sûrement de nouveau une boum, bref tout le monde était aux anges ! Un des premiers matins, je venais de leur montrer mes livres la veille et on venait de faire connaissance autour de monstres grecs et borgesiens, et comme cette classe avait sport dans le préau, on a improvisé un petit cours de capoeira (j’en ai fait un peu), ce qui a été l’occasion de parler d’un dieu grec que j’aime beaucoup, Kaïros le dieu du moment opportun, qu’il faut saisir par la frange parce qu’à l’arrière du crâne, il est chauve, une fois qu’il est passé c’est trop tard... C’était un moment dansant, de jeu, loin de l’esprit de sérieux, et je ne sais pas si Kaïros y est pour quelque chose mais on a tout de suite été dans de bonnes dispositions, tout le monde était heureux d’être là, et désireux de poursuivre.

Une autre raison je crois qui a fait que la mayonnaise a bien pris c’est que je prenais la suite d’une résidence de Géraldine Alibeu : elle avait déjà un peu « essuyé les plâtres », les partenaires et l’équipe de l’école avaient d’autant plus envie de s’impliquer que cette fois le projet débordait dans toute l’école et même l’école voisine et le collège. Géraldine et Caroline avaient imaginé un dispositif qui m’avait bien plu, une cabane d’écriture dans la classe, Géraldine y travaillait et pouvait y accueillir les enfants qui avaient fini leur travail ou pendant les récréations, c’était une cabane de dessin, de lecture et d’écriture, qui était la leur autant que la sienne. Elle disposait aussi d’une « cabane secondaire » dans le préau, et avait fait un chouette livre avec d’autres enfants, mais était surtout dans cette classe. Donc quand on a imaginé une suite, toute l’équipe avait eu le temps de rêver et était très désireuse de s’impliquer. J’ai donc installé ma caverne − une grande tente familiale − dans le préau. On a conservé le fonctionnement qu’elles avaient mis en place précédemment : l’appropriation de la caverne par les enfants avec la mise à disposition de carnets (et même des « parois » de la caverne) pour écrire et dessiner, le prêt de livres et de textes photocopiés, en les incitant à y laisser des histoires drôles ou pas, et des questions pour les philosophes. Et parallèlement, j’allais beaucoup dans les classes travailler avec les enfants.

Notre envie était de danser avec les idées et les mots (les pieds c’était fait), suivant les bons conseils de Nietzsche. C’est aussi ça qui explique l’enthousiasme de tous dès le début de la résidence je pense : on avait choisi de travailler autour de la mythologie et de la philosophie, un truc assez joyeux d’oralité et de partage. Les philosophes invités, tous issus de l’université de Saint Denis, se sont mis d’accord au cours de réunions préalables avec l’équipe sur des thèmes, et ont essayé de partir d’histoires pour amorcer les débats. Bénédicte, par exemple, faisait comprendre aux enfants les concepts de norme et de différence à partir de héros de la mythologie et de bande dessinée, Caterina qui travaillait avec les plus petits sur l’utopie leur faisait inventer une histoire (les notes sont prises mais on n’a pas eu le temps d’en faire un livre) et tous les petits Thomas More se demandaient s’il y aurait de l’argent dans leur île, comment on prendrait les décisions (l’agora d’une des classes était située dans une piscine, j’adore cette idée). . Nicolas travaillait sur Aristophane, Anouk, à la demande d’Elodie, a fait un débat sur la bagarre, en partant d’une planche d’Astérix, etc.


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2 – Comment, très concrètement, se sont déroulés les dits ateliers ? Comment procédez-vous ?




À chaque fois que je rencontrais pour la première fois une classe, je montrais mes livres avec quelques originaux et le Vilain petit canard, un journal que l’on fait avec des auteurs jeunesse et des philosophes, et je lisais ou racontais une histoire (généralement de la mythologie grecque, mais d’autres aussi). Parfois ça débouchait sur un travail long :

Par exemple les élèves de Camille ont écrit, au premier trimestre c’est-à-dire avant le début de la résidence, chacun une troisième épreuve de Hercule, et nous en avons fait des affiches de films de série B, avec à chaque fois une grande illustration, et l’entièreté de leur histoire sur l’affiche, comme un teaser qui serait également un spoiler. Là mon travail était vraiment de l’ordre de l’atelier d’art plastique, mais bien sûr c’était l’occasion de raconter mille choses comme je le raconte ici : http://leblogdelacaverne.blogspot.fr/2015/03/mardi-10-hercule-la-plage.html

Ce qui était vraiment agréable, c’est que ça s’inscrivait dans un travail dans la durée, les élèves de Janis avaient déjà eu le temps de vraiment rentrer dans l’histoire avant qu’on ne commence l’opéra en théâtre d’ombres, ceux de Marion avaient réfléchi avec elle et les philosophes sur la notion de héros, elle leur avait montré les codes des comics et fait tout un travail préparatoire d’art visuel qui fait que j’ai pu me concentrer sur la narration en bande dessinée, l’action... Pareil pour Patricia et les élèves de la classe relais, même si c’était bref. On a inventé un dispositif ludique (un livre collectif ET narcissique) qui a bien marché parce qu’elle a vraiment fait le boulot de découverte et défrichage du texte !

Bref c’était un travail en collaboration avec les profs, avec une écoute et une complémentarité réjouissante de part et d’autre je crois... Évidemment plus les semaines passaient plus je voyais la masse de travail que ça allait représenter de tout finaliser, mais on a pris le temps de construire, déconstruire et reconstruire quelque chose de bien je trouve.

En dehors des projets plus ou moins longs (les trois projets Hercule, Orphée et Eurydice, et Narcisse et Echo) avec publication à la clé, j’ai aussi proposé aux enfants d’illustrer, pour Le Vilain petit canard, un texte que nous avons écrit avec Anouk, suite aux attentats de janvier, ainsi qu’un autre texte d’Anouk sur le Kurdistan. Là, c’était rapide, on était pressés par la sortie du journal donc je leur ai expliqué rapidement les enjeux du texte et apporté les idées, en leur expliquant les écueils que je voulais éviter, comment on cherchait à avoir des illustrations qui décalent, etc. Au-delà des illustrations produites, les questions qui ont été soulevées à ce moment-là ont donné lieu à un autre débat avec les CM2 sur la notion de peuple, et ça nous a donné pas mal d’idées pour la suite. En même temps, toujours pour le canard, on a illustré avec deux élèves une histoire drôle mettant en scène des résistants, ça a été l’occasion de clarifier quelques notions sur Hitler, l’antisémitisme...


Shéhérazade (en persan enfant de la ville) d’Asnières, ici en Narcisse.

3 – Comment avez-vous perçu, reçu, ce qui fut créé par les élèves ?



D’une part, j’ai été heureuse et plutôt fière disons-le que ça ait si bien marché, que les parents des classes de Nolwenn et Mickaël par exemple soient reconnaissants parce que maintenant les enfants « savaient comment on fait un livre ». A la fin de la résidence plusieurs mômes m’ont apporté des « histoires mythologiques » qu’ils avaient inventées seuls, certains ont même créé un blog http://lecoindespetitsecrivains.jimdo.com/qui-sommes-nous/

D’autre part, justement ce livre, Hercule, c’est un de ceux sur lesquels on a passé le plus de temps. Je l’aime beaucoup. Et ce n’était pas gagné parce que je n’ai pas choisi de travailler sur ce héros en particulier, c’était une demande des instits. On est nombreux et nombreuses (les mômes, surtout les plus grands, les instits et moi) à avoir failli mourir d’ennui devant la litanie des 12 travaux de ce héros que je connaissais mal, pas franchement fascinant à première vue, surtout racontés de manière particulièrement fadasse dans les livres jeunesse dont ils disposaient. Donc, pour répondre aussi plus précisément à votre question sur le déroulement des ateliers, tout d’abord, la préparation a été longue. On s’est d’abord mis d’accord avec les enfants pour faire un livre en noir et blanc, dans le même esprit que mes Histoires Grecques (comme l’école est abonnée au journal, ils ont pu les lire en ligne ensemble, en classe, sur le TNI), et pour raconter surtout « l’avant-travaux ». J’’ai écumé les bibliothèques afin de trouver quelque chose d’intéressant et me suis enfermée dans la caverne avec des boules Quiès (ce qui me permettait, à mon grand regret, de ne plus entendre les mômes chanter à la chorale dans le préau). J’ai fini par trouver des textes assez passionnants de Nicole Loraux et de Jeannie Carlier qui m’ont permis d’écrire ce livre, où je n’élude pas cet a priori sur le côté répétitif des exploits. Ensuite, comme tous les enfants (ils étaient 55) devaient participer, je leur ai préparé un modèle pour qu’ils gravent le personnage dans une plaque de gomme, comme ça on avait un pantin à animer sur tout le livre, ça permettait d’évacuer les difficultés pour que le personnage se ressemble d’une page à l’autre, et que tout le monde se l’approprie. J’ai préparé un découpage précis, page par page, avec à chaque fois un rapide croquis pour les illustrations, et par petits groupes ils réalisaient les illustrations. (J’étais dans une salle entre les classes de Nolwenn et Mickaël, et les enfants venaient par petits groupes, sous forme de roulements d’environ 10 minutes, et dessinaient, gravaient, peignaient etc, à partir de ma maquette). C’était un dispositif assez contraignant mais ils ont réussi à rentrer dedans et faire des dessins vraiment surprenants, je trouve ce livre avec leurs dessins incroyables 100 fois plus drôle que si je l’avais réalisé toute seule. Et le fait que je l’ai fait avec des enfants si jeunes (CE2) m’a donné l’idée, quand j’étais hyper crevée et en retard, d’en faire un cahier de vacances, dans lequel je propose au lecteur de participer lui aussi en dessinant certaines parties des 12 travaux. On retombait sur nos pattes en beauté je trouve. Bref, je l’aime beaucoup ce livre, je pense le publier d’une manière ou d’une autre.

Je me réjouis aussi des dessins des CM2 qu’on a publiés dans le canard, d’autant plus que c’était un numéro en grande partie consacré à la tuerie de Charlie Hebdo, les dessins des enfants apportaient quelque chose de brut, d’inconditionnellement vital, d’assez irremplaçable je trouve.



4 – Votre propre travail ? Comment a-t-il été aidé, compliqué, modifié, par ce temps de résidence ?

C’était ma première résidence. Pour plein de raisons. Travail salarié à côté, certaine phobie administrative (voire phobie certaine) mais aussi peut-être la hantise de la posture de l’écrivain/artiste snob mordillant les branches de ses lunettes, un genre d’alien en surplomb et/ou à côté de la plaque, vous voyez un peu. J’avais un peu peur de ça quand j’ai commencé ce métier. Le prestige un peu grotesque et malsain attaché au lonesome Hauteur... une vague honte à assumer le rôle du clown du bon côté de la barrière. Hantise qui est le meilleur moyen de la prendre, cette posture redoutée, certes, certes docteur ! Bon, là je n’avais pas du tout cette peur, j’espérais, je savais que ça se passerait bien. Et effectivement je ne suis pas totalement surprise mais très heureuse parce que c’était vraiment simple, j’étais invitée chez des inconnus pour partager un grand banquet (on mange beaucoup de gâteaux dans les écoles primaires) d’histoires, lire, débattre, dessiner et écrire.


Dans mon travail d’illustration, d’une part, ça m’a beaucoup apporté. Depuis quelques temps, je travaillais beaucoup sur ordinateur, et les techniques imaginées pour certains ateliers m’ont redonné le goût de l’encre, du découpage, de quelque chose de plus sensible.

En tant qu’auteure dans le Vilain petit canard aussi ça m’a été extrêmement précieux ; ce que je recherchais et qui a été permis par cet axe mythologie avec « dérive » sur la philosophie un peu politique (même si c’était avec des enfants très jeunes) : tel petit groupe se chargeant de la page 4-5 de la bande dessinée sur Hercule, tel autre recousant les tentures en tissu déchirées... c’est cet esprit un chouia phalanstère, un peu Do It Yourself, fanzine, qui m’anime beaucoup depuis que j’imagine ce journal (le Vilain Petit Canard, dans lequel j’écris et dessine, et dont je suis la rédactrice en chef).

C’est un journal qui s’adresse à tous, plutôt à partir du collège (là aussi la fréquentation des gamins m’a confirmé que certaines pages nécessitaient une lecture très accompagnée, mais ce n’est pas forcément pour me déplaire). Depuis le début on veut accueillir dans nos pages des paroles et des univers inédits, évidemment on va pas être un « journal de dessins d’enfants », mais ça me plaît et me surprend d’imaginer avec eux des images. Pour les philosophes invités de la résidence, qui écrivent dans le canard, c’est pareil, et plus encore : la rencontre longue est, ici, carrément indispensable. On avait déjà envie de faire ça, mais là ça s’est imposé comme une évidence, on va essayer le plus possible de travailler comme ça, autour de rencontres longues avec des jeunes ou moins jeunes, avec l’idée de publier dans le journal une partie des débats, des textes et des illustrations produites. Grâce à cette résidence on a pu expérimenter, voir ce qui a bien ou moins bien marché (par exemple, pour les ateliers philo avec les collégiens s’est imposée la nécessité de faire des plus petits groupes, en non mixité parfois pour aborder certaines questions, et l’importance aussi des temps pour se présenter, que j’ai eu mais qui pour de multiples raisons a un peu manqué dans ces ateliers-là).

Pour tout vous dire on est déjà en train de réfléchir à une autre résidence, cette fois avec des jeunes de 14 à 25 ans, et on aimerait vraiment garder cette bonne énergie pour que le canard, en accueillant et suscitant ce qu’il y adviendrait, soit un lieu de création et un espace public.

Et puis pour finir, c’est de l’ordre du travail mais pas que, et assez bête à dire : le côté « c’est bon pour le moral » des rencontres est souvent et banalement souligné par beaucoup d’auteurs, et je suis d’accord ! C’était des mômes hyper accueillants, curieux, drôles, mignons à se pincer, faisant des déclarations d’amour au bout de cinq minutes : de vrais antidépresseurs.





1er septembre 2015
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