Nouvel an chinois (Extrait 1)


Nouvel an chinois (Ed. Zulma)

(nouveau roman de Koffi Kwahulé, à paraître en mars 2015 aux éditions Zulma), extrait 1.



Tu ne feras pas ça, Ézéchiel ? Sa mère ne s’est pas retournée. Elle l’a reconnu. Immobile, en apnée, elle se persuade qu’elle se trompe sur la chose qui a fait le fils enjamber la fenêtre comme un voleur pour se tenir là, dans son dos, immobile. Tu ne feras pas ça, Ézéchiel ? Sa mère n’a pas parlé, mais les cendres de la question flottent encore dans sa tête. Écho qui refuse de mourir. Dans sa trajectoire, le couteau, celui des légumes et du morceau de viande, est resté en suspens au niveau de l’épaule. Sans agressivité. Même lorsque la main rampe le long de la hanche, elle ne se retourne pas. Elle ne bouge pas. Sa chair accueille la caresse du fils dans un frémissement effaré. Sa respiration s’affole soudain Pas en ce lieu ni en ce temps, Ézéchiel, pendant que mes paumes lèchent ses hanches. Vivement elle se retourne. Le couteau toujours à hauteur d’épaule, sans agressivité. Le désir de son souffle dans le souffle du désir du fils. Pourquoi te tiens-tu nu devant ta mère, Ézéchiel ? Puis la mère observe son propre corps nu, suant déjà la moiteur de l’enchâssement. Sans comprendre. Elle balbutie Pourquoi suis-je nue face à toi, mon fils ?


Pour la première fois, depuis que de la fenêtre ouverte j’ai vu mère nue, je découvre ma propre nudité. Dans le miroir de la supplique de ses yeux. Tu es nu, Ézéchiel, pour dire Je suis nue. Son regard s’élève au-dessus de mon épaule. Ils sont là, Ézéchiel, dans l’encadrement de la porte. Sora’shilé, Melsa. Melsa et Monsieur Demontfaucon, que ta sœur appelle Nosferatu. Nosferatu tient Melsa par la taille. L’autre couple, ce sont les voisins du troisième ; ils viennent d’emménager ; je t’en ai parlé. Les deux couples se tiennent de chaque côté de Sora’shilé, légèrement en retrait. La voix de mère est soudain lasse, presque éteinte. Je me suis résolue à les inviter. Des gens bien, tu verras. Des gens bien. La voix est moite, intérieure. Une imploration. Ils nous regardent comme s’ils attendaient le clic d’un appareil photo. Une photo. You went back to what you knew So far removed from all that we went through


De la main gauche, la mère tient le sexe du fils. Ne fais pas cela de nous, Ézéchiel. La main droite levée tient toujours le couteau, sans agressivité. Le sexe dans la main gauche et le couteau dans la main droite. Pas en ce lieu ni en ce temps, Ézéchiel. Puis le corps de la mère se dérobe, hagard. Jusqu’à l’impasse du mur. La mère entre le mur et le fils. Sa nudité contre sa nudité. Son halètement dans son halètement. Je vais crier, Ézéchiel. Et la langue du fils fond dans la langue de la mère. Longuement. Ça ne se fait pas, Ézéchiel. Déjà il l’a soulevée. Ses mains sous ses cuisses repliées. Levée écartée. Contre le mur. Et il enfonce son désir dans le refus docile de sa mère. Sa nudité dans sa nudité. Ne le fais pas, Ézéchiel. Il le fait. Et la porte est ouverte. Il le fait. Laisse-moi refermer la porte. Il le fait. Au moins la rabattre. Il le fait. Il suffirait que quelqu’un se retourne, pendant que la voracité écarlate de son plus secret l’aspire l’enveloppe l’atomise. Je vais crier, Ézéchiel. Black, black, black, black, black, black, black


Je le fais je le fais je le fais

Supposons même qu’un jour je le fais votre père je le fais un espoir je le fais l’espoir ne coûte rien je le fais

Supposons qu’un matin je le fais ou un après-midi je le fais ou un soir je le fais

Pourquoi d’ailleurs un matin je le fais

Il n’y a pas de raison que ce soit un matin ou un après-midi ou un soir je le fais

Mais supposons

Supposons que votre père ouvre les yeux je le fais

Qu’il reprenne connaissance je le fais

Qu’il revienne parmi nous je le fais

Qu’il fasse oh ah je le fais

Supposons

Ce serait comme si je le fais un matin je le fais ou un après-midi je le fais ou un soir je le fais

Pourquoi d’ailleurs un matin ou un après-midi ou un soir je le fais je le fais je le fais

Vous vous réveillez sur Saturne je le fais ou sur Jupiter je le fais sans savoir comment vous y avez atterri je le fais je le fais je le fais

Supposons

Parce que depuis le jour de ce qui est arrivé je le fais le cerveau n’a plus intégré la moindre information je le fais

Plus rien je le fais désormais n’existera pour lui je le fais

Je ne parle pas je le fais de mort

Non

Je le fais je le fais je le fais

Parce qu’il y a le corps qui refuse de se putréfier je le fais

Le corps qui croira se réveiller je le fais

Le corps qui croira se lever je le fais

Le corps qui croira marcher je le fais

Le corps qui croira nager je le fais

Le corps qui croira voler je le fais

Je le fais je le fais je le fais je le fais je le fais je le fais je le fais

Le corps qui croira

Je le fais mais ce n’est qu’une croyance

Depuis ce qui est arrivé je le fais tout s’est dissout je le fais à commencer par je le fais le corps qui refuse de se putréfier je le fais

Ce qui repose là dans le lit je le fais plus jamais ne redeviendra un corps souffrant

Je le fais je le fais je le fais

Vous vous imaginez un corps je le fais qui ne souffre plus je le fais

Et votre père n’est plus qu’un corps croyant je le fais

Faites-vous une raison je le fais

Votre père a perdu sa place parmi nous

Black, black, black, black, black, black, black


Et la mère ne crie pas. Ne criera pas. Il le sait. Même de la plus incandescente des jouissances. Elle préférera marcher à genoux sur un chemin de ronces, de pierres, de braises plutôt que de se laisser surprendre avec en elle la chair de sa chair. Plutôt que de hurler l’orgasme auquel la soumet le désir hérétique de son fils. Ou même simplement l’imaginer. Quelqu’un pourrait se retourner. C’est l’espoir que quelqu’un se retourne qui fait, à chaque instant, se gonfler de toutes les ténèbres de la création la chair de son fils dans sa chair. Il n’ira pas au-devant de cela, ne le provoquera pas, mais que quelqu’un du salon, mû par Dieu sait quel hasard, se retourne. La jouissance, c’est cela, l’idée que sa mère, les paupières dissoutes par la peur d’être surprise, réprime et dégoût et volupté jusqu’à ce que quelqu’un se retourne pour hurler à l’hérésie en ce lieu et en ce temps. Black, black, black, black, black, black, black


Nouveau roman de Koffi Kwahulé, à paraître en mars 2015 aux éditions Zulma

27 février 2015
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