Novembre, 2015

La vie allait comme elle sait aller. L’automne était doux. L’hiver le serait peut-être ; du moins pouvait-on l’espérer. C’est alors que brutalement le temps se déchira dans un fracas assourdissant.
Vinrent alors le sang, le froid, la sidération.
Puis, un grand blanc.
Le silence se fit dans Paris désert, bientôt rompu par d’autres déflagrations, d’autres fureurs.
Le vent était mauvais.
Les blessures se creusèrent.

Dans l’après-coup, résonnèrent des voix qui devenaient prophétiques.

On dirait, on dirait que les guerriers du silence reviennent
Maintenant les guerriers du silence se dressent en haut des dunes des falaises,
Sans un enfant sans une terre
Ils n’ont plus de visage, seulement des yeux
Je vois leurs yeux je vois leurs yeux
C’est que je les connais
( Fanny Garin)


Plus aiguës se firent les questions,

Que sommes-nous ? Des êtres de chair et de blessures, accrochés à la vie tant qu’elle ne nous déserte pas, des êtres en mal d’amour, plus impuissants que souverains. (Claudine Galea]

plus impérieuse la nécessité de nommer la perte.

Avons perdu la ville
marche en seize moitiés

quartiers amers

découpe tant
de points morts
pierres noires

Temps de poussières
personne de dos se souvient

* ( Rodrigue Lavallé)


Au cœur de ce tumulte, la Terre ne cessa de hurler qu’il était urgent qu’on s’occupât d’elle. Laurent Grisel veillait, tel un guerrier Munduruku "qui regarde les arbres, là-haut, vers leur sommet / et loin, plus haut, plus loin encore / les astres frissonnants, murmurants". Ainsi sembla-t-il répondre aux questions inquiètes d’Isabelle Jarry : comment « Dire et penser un monde menacé » ?

Novembre est donc allé ainsi, sans que le flux des mots ne se tarisse. Encore et toujours il y eut et il y aura à lire, à voir et à entendre.

Lire ou relire avec ceux qui lisent et écrivent

(et parfois aimer autant lire comment ils parlent des livres que lire les textes dont ils parlent)

Suivre Dominique Dussidour quand elle plonge dans le Journal pré-posthume possible de Christiane Rochefort qui, non sans humour, se demandait
"comment, étant une fille, aurais-je pu seulement imaginer que je pourrais être quelque chose qui n’a même pas de féminin ?
Bien bien plus tard, nous en avons inventé un : écrevisse. […]"

Suivre aussi sa présentation d’Un roman intitulé Biographie,, un texte dont Yves Navarre écrivait trois jours après en avoir commencé la rédaction : « Je veux ressortir vivant de ce texte ». Admirer la délicatesse de l’amitié avec laquelle DD commente : "La relecture de Biographie, roman de il et de je, en octobre de cette année, est à l’image d’une pluie de neige qui a eu la particularité non de recouvrir mais de dévoiler les paysages sur lesquels elle tombait lentement".

Découvrir avec Sébastien Rongier Notre désir est sans remède de Mathieu Larnaudie, portrait magnifique et imaginaire de Frances Farmer, "femme dans un monde qui ne lui convient finalement pas". Aimer comment il aborde cette biofiction d’une starlette brûlée par Hollywood et "la dissolution de la personne et du personnage dans l’écriture même".

Voir comment Pascal Gibourg aborde l’œuvre de Svetlana Alexievitch, la récente récipiendaire du Prix Nobel de littérature : oeuvre documentaire et historique, mais aussi, indéniablement et formidablement littéraire : L’histoire au risque de la littérature.

Se laisser emporter par le lyrisme de Jacques Josse qui a lu Petite vie de Patrick Varetz, un « huis-clos, avec plongée dans les ténèbres de l’âme humaine, vu à travers le regard d’un enfant. »

Rencontrer Jane Sautière dont Fabienne Swiatly parcourt les Stations (entre les lignes) avant d’offrir au lecteur une conversation avec l’auteure :
"Je tourne aussi beaucoup autour du « nous » qui figure pour moi la question politique, fantasmée ou réelle. Être ici et ensemble, n’est-ce-pas la matière avec laquelle on pétrit la chose commune ? Je veux l’aborder de manière sensible, avec le matériel collecté au jour le jour, ce qui n’a pas d’a priori, ne postule et ne prescrit rien".

En profiter pour se retourner et revenir sur ses pas afin de (re)découvrir ce que Fabienne Swiatly a remonté de la soute du site remue. Ce mois-ci, le riche dossier Disparition, construit à partir d’une photo proposée par Sébastien Rongier.

Noter enfin le Dictionnaire Char, présenté par Tristan Hordé qui y voit "un outil indispensable pour toute recherche sur l’œuvre de Char."

Ecouter les mots se mêler à la musique

Ceux du prolixe Eric Pessan qui lit "L’enfant", un extrait de La Hante , rehaussé par le travail sonore de Jean-Yves Pouyat.

Ceux de Sereine Berlottier qui livre en un huitième temps la post-face de son Journal sonore,

Ceux de Christophe Fourvel dont on redécouvre Le mal que l’on se fait en dialogue avec la guitare électrique de Leslie Kervella.

S’amuser des résumés fulgurants et radiophoniques de Don Quichotte et d’Emma Bovary recueillis par PIerre Senges lors d’une rencontre avec la réalisatrice radio Laure Egoroff.

Parcourir le cahier de création

et découvrir des inédits
Ceux de Malaka Badr qui s’arrête sur le Cycle de vie d’un moule à pain, de Rosanna Puyol qui interroge : S’agit-il du vol et de Marina Skalova qui dans Exploration du flux II creuse le mot "migration".
Celui des trois iconostases de Christian Vogels, où l l’on a vu passer une licorne dans un texte dont le fond ne peut se penser sans la forme.

Ceux qui font aimer les formes brèves mariées aux images : les mini-fictions de Christian Garcin et Patrick Deveresse, qui ont fait se succéder Obsession, mémoire, famille et ces Drôles de dames dont l’évocation n’a pas le même effet sur tous.
Ceux qui s’annoncent sous une forme énigmatique,comme le rmclv de Corinne Lovera Vitali qui s’étonne : " je serai bientôt capable d’écouter radio monte-carlo qui inondait la cuisine de ma tante dans les années 70 juste avant que Ingeborg Bachmann meure je ne savais pas alors que j’avais vécu jusqu’à la puberté avec Bachmann vivante sur la terre"

Croiser des auteurs dans la ville

A Ivry, Marina Damestoy développe un projet d’immersion urbaine : Pionniers de la douceur ;
A Paris, aux Métallos, Laurence Vielle se centre sur la figure de Théodore Monod et au Palais de la Femme, Séverine Daucourt-Fridriksson où " il faut avancer pour pas rester plus qu’indiqué en désinsertion."
A Saint-Arnoult-en-Yvelines, Pascale Petit s’installe dans une vie au moulin
Aux Lilas, à l’epace Khiasma, Alice Rivières donne la parole à Isabelle Stengers qui évoque sa passion pour la science-fiction et au Triton, Armel Veilhan rencontre le pianiste Andy Emler ;
A Marne-La-Vallée, Frédéric Forte anime des ateliers d’écriture, ces lieux de vie pour la littérature.
Sur la Toile, Anne Mulpas explore les modalités nouvelles d’une résidence dans l’univers virtuel de Monsieur Sloop

En novembre, on a vu rôder le Général Instin quelque part dans Paris, du côté de la Maison de la Poésie où au premiers jours de décembre, ils étaient nombreux ceux qui s’étaient attachés à cartographier ses traces. Signes ineffables et souffles légers, sa présence/absence est celle d’un fantôme dont les seuls combats sont ceux de la poésie.

Se quitter

Sur ces quelques mots empruntés au Toutes tuées de Jean-Claude Leroy :

Dire pour s’en sortir / et marcher dehors / à l’endroit et à l’envers de la douleur


Illustration tirée de la version numérique de Climats de Laurent Grisel, maquette Roxane Leconte pour Publie.net, photo Carmine de Fazio.

11 décembre 2015
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