Parfois l’empereur souffre de mélancolie

Tu vois, ç’aurait été toutes sortes d’histoires : des vraies, des inventées, des retrouvées, des à venir, des fragmentées, des inédites, des redites, des bégayées, des très structurées, des complétement éclatées, des pas finies, des en suspens, des déjà rendues ailleurs. Parfois, elles auraient été accompagnées de photos, de dessins, de graphiques, de schémas, d’images animées, de musique ou même juste d’un son. On les aurait trouvées en ligne, parfois aussi publiées en papier, peut-être seraient-elles sorties d’archives publiques ou personnelles, ou même, auraient-elles été écrites sur le vent, sur les vagues, sur la neige… Toutes ensemble ces histoires auraient dessiné un monde mouvant, étonnant, questionnant – terrifiant peut-être ? Un monde inéluctablement remuant.

Tu vois ç’aurait été en décembre 2014, et ç’aurait été sur remue.net, le site qui n’est jamais tranquille parce qu’il regarde le monde qui tourne tourne tourne et qu’il nous entraîne dans sa ronde.

Arpenter

On aime prendre Benoit Vincent comme guide pour cartographier avec lui le territoire et le suivre dans sa traversée des paysages et des lieux,

Partir, voilà ce qu’ils voulaient. S’échapper. Ce n’est pas un ciel, ça, encore des branches. Ce n’est pas un ciel, ça, encore des caillasses.

Caillasses sur caillasses, caisses et caisses d’épines, et accrocs et arrache-peau.

on aime mettre ses pas dans ceux de Larry Eigner,

Les collines sont monuments suffisants / et l’herbe, puis les arbres et les fleurs / mais le gratte-ciel est nécessaire / avant même d’être bâti

on aime marcher sur les traces de Pouchkine [1] avec Claude Dourgoin qui s’avance dans les Parages du nord là où « Tenace, vagabonde au gré brusque des rafales de vent, la pluie tient l’île. »

on traverse la Palestine avec Emmanuel Ruben qui égrène ses Notes de voyage (3, 4, 5 et 6 ),

« Que voient-ils, ces enfants, dans ce ruban de béton qui leur ferme l’horizon ? Une échine de dinosaure crénelée ? Un serpent de ciment armé d’acier, comme l’écrivit le poète ? Des pierres tombales déchaussées et dressées à la verticale ? Des incisives de grisaille ? »

on part vers l’Afrique de Sylvain Prudhomme,

Sur ma tête je me rachète un taxi à moi et vite fait je m’arrache. Vous le voyez plus jamais Sékou, taf taf il s’arrache, sérieux.

et vers celle des Insouciants de Jeanne Mercier,

Nous n’étions plus insouciants, et pourtant nous l’étions encore un peu cet été-là. Au Maroc comme en France, nous dansions sur la chanson de Stromae Formidable.

on en revient avec Fiston Mwanza Mujila.


dans la boue

de l’autre côté de la rue

après le déluge, la neige, le vent

jambes ankylosées

Immobile, voyager

Avec Sereine Berlottier on explore ce qu’il en serait d’un journal sonore,

et on observe le monde des objets avec Christian Prigent.

Salut, l’armoire blanche. Il est bien pâle, ton métal. Il brillait plus clair, jadis, chez grand-mère, mais l’autre grand-mère, car elle t’astiquait grande eau et savon du temps que tu fus en cour aux étages.

On fait une pause, et on lit
en s’arrêtant parfois à l’incipit,

Le vieux avait des manières bien à lui de dénicher des bicoques.
Nous, les cinq gamins sagement serrés dans la traction,
regardions bouche bée et emplis d’émerveillement
le paysage bien réel défiler derrière les vitres de la bagnole. [2]

ou tous en choeur, on déclame le Manifeste de la compagnie Les Bruits de la Rue.

Plus vite, plus vite, plus vite, t’as rien vu. Et je frappe et je change de prise dans la prise. Et je tacle l’écriture, et je feinte le sens, et je broie la comprenette pour qu’on ne me saisisse pas. Je me défie pour me surpasser.

On lit pour Analyser la situation et constater avec Pierre Autin-Grenier que « Le monde réel, allez, est bien cruel ! »,


on se plaît à écouter Guy Benoit, lorsqu’il chuchote que « la rumeur disait que / mourir sa mort était une piste »,

On lit, on relit aussi

et l’on s’approche deux fois d’un même texte

comme Marie Quatrebarbes qui entre dans De l’air porteur de Larry Eigner tantôt par la voie d’un inventaire des formes de vie tantôt par celle d’un repérage des formes de résistance du végétal.

comme Bruno Fern qui, en écho aux extraits de CRUELLEMENT de Friederike Mayröcker publiés en novembre décembre, demande "en quoi le fait d’être là pourrait-il être associé à de la cruauté ?"

comme Dominique Dussidour qui déroule les fils des Vies et destins d’Effi Briest pour un lecteur qui serait aussi cinéphile [3] et qui prendrait plaisir à lire les deux romans qu’un même auteur, Theodor Fontane, a construits à partir d’une même situation.

Que le dénouement soit heureux ou malheureux, l’amour versus le mariage en tant qu’institution sociale est un thème qui a fait ses preuves en littérature. De l’histoire d’Effi Briest, Theodor Fontane a fait un roman qui nous introduit dans la société prussienne de la fin du XIXe siècle. Il en a même fait deux romans, nous apprend le préfacier Joseph Rovan. Le premier roman, L’Adultera, a été écrit en 1879-1880. « Le romancier Fontane fait penser aux peintres qui reproduisent plusieurs fois le même tableau, pour en cerner et épuiser toutes les possibilités, tableau qui n’est en fait jamais entièrement le même, explique-t-il.

Lire les traces

Lire un texte, lire les signes. Avant d’écrire, il est utile parfois de se retourner et de regarder ce qui a été. Ainsi en va-t-il pour Patrick Chatelier qui expose des dazibaos dont le 7e nous ramène à la désormais célèbre rue Dénoyez, hantée par un certain Général jamais en reste d’une clonerie Instin.

Scrutées par Charles Robinson pour construire Fabrication de la guerre civile, son prochain roman, les archives, qu’elle soient sonores ou visuelles, s’animent. Elles qui sont Nos racines parlent alors de l’enfer et vont se perdre Inside. Outside.

Les voix flottent dans l’apesanteur du langage.
Les phrases, les images. Les idées. Les
souvenirs. Les visions brèves. Les hallucinations.
Les rages. Les échos lointains, dont on
déchire l’emballage d’aluminium. Tout est
happé par le voyage et par son objectif d’atterrissage,
un jour, dans la lande du texte

La question de la trace c’est aussi celle qu’explore Mathieu Simonet par sa collecte de souvenirs d’adolescences. Il les transpose avec la complicité d’Arthur Dreyfus, Ronan Martin et Manuel Blanc sous la forme d’un concert littéraire où s’entremêlent textes et chansons.

celle qu’explore aussi Marie Cosnay par son travail de partage de lecture et d’écriture destiné à produire une épopée contemporaine,

Venue sur terre, le frère a dit : elle s’appellera Marie.

Tu as une sœur quelque part, vers l’Afrique.

Pas dans un rêve, mais dans un monde perturbé.

Le tout se passe dans un monde perturbé.

Coda


Voilà, le tour est fini.
Plutôt que sur des vœux, trop incertains, quittons-nous sur une révérence. De saison.

parfois l’empereur souffre de mélancolie [4]

20 janvier 2015
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[1« Ô Pierre, j’aime ton ouvrage, / j’aime le cours majestueux de la Neva dans ses rivages […] / j’aime aussi de ton rude hiver / le gel et le calme de l’air… »

[2Patrick Laupin, Ravins

[3et aurait vu la version cinématographique du roman réalisé en 1974 par Rainer W. Fassbindier sous le titre : Fontane – Effi Briest

[4Dernier vers du journal de Marie Quatrebarbes en résidence à la maison Julien Gracq.