Penser dispose ses figures

Les Petits récits d’écrire et de penser ont été relus en juin 2011 pour les éditions publie.net où ils figurent au catalogue de la collection « Écrire » sous le même titre.


 

Il n’y a pas que sur la scène d’un opéra comme Wozzeck que mon cerveau est mis à nu dans ses territoires les plus intimes, sur ma table de travail des représentations se nouent, des sentiments simples, des machineries complexes.

Cartographie des territoires : (de gauche à droite) territoire Nerval avec Filles du feu, Petits châteaux en Bohême, Chimères, Pandora, Aurélia, Illuminés, Nuits d’octobre et Nuit de Londres et son carnet noir en date du 28 décembre 2007 ainsi que son prolongement Romant comique. Intervalle. Territoire images avec Chrystèle Lerisse, domus, et Marlene Dumas, suspect. Intervalle. Territoire écrire avec journal tome XVI en date du 29 octobre 2007, cahier noir sans lignes d’un projet roman en date de peu avant, le 18, cahier de brouillon où j’ai écrit la première version de ce Petit récit. Intervalle. Territoire des utilitaires avec stylos, crayons, gomme, bouteille d’encre noire Waterman, bouteille d’eau du robinet, tasse de café et cuillère, nécessaire à fumer. Intervalle. Territoire comprendre quelque chose avec Stanley Fish, Quand lire c’est faire. Intervalle. Territoire Gesualdo Bufalino avec lire Calendes grecques, relire Semeur de peste.

Chaque intervalle ouvre à son tour un territoire.
Dans celui qui côtoie Romant comique il y a à décrire : la côte normande et le vent qui soufflait ce jour-là, la route bordée de peupliers, les pots de confiture vides qui cliquetaient dans le coffre, les gerbes d’eau, la boue du chemin. Le bâtiment, une ancienne imprimerie. Sur une étagère, le Romant comique en deux tomes, Paris, 1950. Le vieil homme élégant qui avait accepté un chèque en paiement. La première phrase de l’Introduction : « La seconde partie du XVIIe siècle s’est peu intéressée à la vie de Scarron : le burlesque avait passé de mode et la place qu’occupait l’ex-madame Scarron dans l’État rendait peu opportunes les allusions au défunt paralytique. »
Ce territoire crée à son tour un intervalle : sensation d’être clouée sur un banc d’école où on m’enseigne à coups de scie et de rabot, rires et larmes, façons dont la sagesse vient ou ne vient pas aux filles, dans quelles circonstances. Avec ses prolongements : les films policiers qui racontent autant de planques, filatures et enquêtes sur les assassinats perpétrés par le gang des mots avec majuscule.

Malgré leur calme apparent les territoires ne cessent d’être secoués par des glissements, tourbillons, grands écarts, enlèvements, étirements, déséquilibres, déchirures des intervalles. Quand les mouvements deviennent trop rapides, comme autrefois entre deux battements de la corde à sauter j’hésite à entrer dans le jeu
mais voilà qu’une voix me pousse
et j’y entre
jambes fouettées
sol frappé. Fillettes aux mains attachées dans le dos pendues à un gibet, professeur discutant avec une étudiante dans le couloir d’un bâtiment universitaire, pieds de la bouquetière, béquilles du comédien, vapeurs d’éther, d’absinthe, illustres illusions, œil en sang, cour, jardin, chanson napolitaine, accessoires, familles recomposées, fantômes et brouillard, à peine une scène a-t-elle pris fin qu’une autre est déjà en cours avec ombre, réverbère, point-virgule, maison du pendu, voie indirecte oh les figures de danse suivies d’apathies réparatrices.

Dans un cerveau sans territoires, sans obstacles ni intervalles, je me demande quelle est la nature des matériaux de construction de la pensée.

15 janvier 2008
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