Présentation du projet

Au centre de ce projet, dans le cadre d’une résidence à l’ACERMA, se trouve un livre qui n’est pas encore écrit. Etrange objet de désir puisque encore vide et pourtant déjà empli de tant d’énergies et d’espoirs.

Nous allons ici décrire, autant que possible, les contours de ce livre, de cet objet non encore connu, et qui pourtant constitue l’ancrage de tant de réflexions, de discussions, de réunions entre un écrivain, des personnes dépendantes participants à un groupe, des ressources humaines importantes de l’association, de tant de partenaires qui ont déjà donné leur accord ou qui seront contactés lors du processus de la résidence, de tant d’aide aussi, demandée à la région d’Île-de-France, de tant de soutien amical et fraternel.

Il entre là en action une force indéniable d’attraction de la création littéraire, de la place de la littérature dans la société, du renommé de l’écrivain, une sorte d’autorité que l’on accorde au créateur de mots et de phrases et qui donne à tant de conférences, surtout avec des jeunes personnes, une possibilité d’ouverture au dialogue que n’offrent pas d’autres formes d’éducation. La spécificité de ce projet, porté et élaboré par tous les personnels de l’ACERMA, repose d’une part sur le pilier artistique, et d’autre part sur le pilier de la crédibilité sociale. La création littéraire trouvera dans ce champ magnétique sa source d’inspiration.

Il s’agit donc d’une pure création littéraire, d’un travail des mots qui seront sculptés par la bouche des participants du groupe et retransmis, remis dans un nouvel ordre, agencés nouvellement par l’écrivain, pour donner du rythme, de l’émotion, de la montée dramatique, pour donner aussi un cadre, une unité. Pour parler par une image : le dictionnaire, dont on pense souvent qu’il met les mots dans l’ordre, les met en fait dans le désordre puisque rien n’est plus arbitraire qu’une suite alphabétique. L’écrivain s’empare de cette matière et la forme pour en faire sens.

Ainsi ira-t-il pour ce livre qui porte le titre provisoire :

Alcool mon Amour

Au point névralgique du projet se trouve la question essentielle qui n’est pas tant : que dire ? mais : comment le dire ? Les histoires sont depuis l’invention de l’histoire par l’homme à peu près toujours les mêmes et ne changeront guère. L’amour, la haine, la mort, la jalousie, le destin, les doutes, la famille, les origines. Céline disait : Des histoires, il y en a plein les commissariats. Ainsi, Andréas Becker, lors des différentes phases du travail, exposera sa propre vision de la littérature en proposant à la lecture des livres de sa bibliothèque réelle ou fictive, pour donner un aperçu des différentes méthodes du traitement de l’émotion, puisque dans ce seul mot se rejoignent les deux ambitions du projet, l’ambition littéraire et sociale. Mais pour revenir à la question centrale : comment traiter cette question de l’émotion ?

À cette question, chaque époque, et plus précisément, chaque écrivain doit trouver sa réponse propre. L’histoire de la littérature est une suite ininterrompue d’essais de réponses, bien évidemment sans jamais en trouver une qui soit satisfaisante ou définitive. Beckett disait : Échouer, oui, mais échouer mieux.

Dans Alcool mon Amour nous allons donc tenter de donner notre réponse par un travail basé essentiellement sur le mot, sur la structure de la phrase et la structure du récit en cherchant dans les marges de ce qui est exprimable, dans la tradition du surréalisme ou de l’Art brut, ou pour citer une autre source d’inspiration, de l’expressionnisme allemand des années vingt.

Le langage parfois abrupt, une façon de chercher ses mots, les silences aussi, parfois honteux, parfois ennuyés, les cascades de mots qui surgissent, les histoires qui se répètent et qui varient en fonction de leur répétition, ces témoignages seront essentiels dans l’élaboration du livre, puisque dans ces mots meurtris se trouvera la source de la création.

Le livre aura une histoire qui tiendra comme fil rouge. Laquelle ? Pour l’instant, personne ne le sait. Il faut seulement souligner que non seulement, le livre ne tendra ni vers une autofiction ni vers un guide, mais moins encore vers une conception de l’art pour l’art. Il va falloir trouver l’équilibre entre la nécessaire décomposition du langage et l’accessibilité du livre au plus grand nombre.

Cette mise en abîme du langage ouvre le champ vers un questionnement plus large, qui est celui de l’utilisation des mots en général, surtout dans la publicité, qu’elle soit politique ou économique. Le projet qui s’inscrira dans un premier temps dans l’intimité du groupe de travail au sein même de l’ACERMA s’ouvre vers des interrogations sociétales plus larges. Et c’est ainsi que ce qui a été dit en marge de l’exprimable revient au centre de nos réflexions : quelle est l’utilisation des mots, et au-delà des mots, de nos échanges entre humains que nous souhaitons pour nous et pour nos enfants ?

16 janvier 2019
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