Rencontre 4 et fin de parcours


Vendredi 13 mai

J’ouvre la séance en racontant aux enfants un événement extraordinaire qui m’est arrivé pendant les vacances de Pâques. Je leur demande si de leur côté ils ont vécu aussi des choses extraordinaires :

LES JOURS VOLANTS
(titre proposé par Gabriel)

J’ai vu un arbre qui volait (Antonin). Il n’avait pas les racines en haut et le feuillage en bas, par hasard ? (Gabriel) Je ne sais plus. J’étais chez ma grand-mère et je l’ai vu passer par la fenêtre du salon (Antonin). Moi, j’ai vu un chat volant, j’étais aussi chez ma Mamie et je l’ai vu aussi par la fenêtre (Luca). Il s’est passé un truc hyper rigolo. C’était sur une île. J’ai vu un énorme dragon qui tournait autour de la maison d’une de mes tantes. Sur le toit il y avait un nid qui contenait vingt œufs et il tournait autour pour surveiller les œufs. Il crachait des étincelles et s’amusait à faire brûler des briques qu’il jetait ensuite dans la mer. Je n’avais pas peur du tout car je sais un peu dresser les dragons (Gabriel). Chez ma grand-mère il y avait un nuage posé contre la fenêtre, mais en fait, c’était un rêve (Nell). Chez la mienne, il y a eu quelque chose d’extraordinaire quand nous regardions des dessins animés : tout d’un coup la télévision a cessé de marcher, alors que la veille elle fonctionnait très bien ! (Laura) Pareil chez moi, mais c’était parce qu’un rat avait coupé le fil (Izyah). J’étais en Italie dans la maison de ma grand-mère et il y avait un tigre qui volait au-dessus de nous en lançant de l’électricité (Angel).
Il s’en passe, des choses, dans les maisons des grands-mères ! Il faut dire qu’il y a eu quatre jours très particuliers où tout volait. C’était les jours volants. Tout l’univers volait (Gabriel). De toute façon la terre vole puisqu’elle est dans l’espace (Laura). Mais l’espace, on appelle ça l’univers ! (Gabriel)
Chez ma Mamie, le téléphone avait des pieds et courait, il traversait la maison. Mais j’ai réussi à le rattraper et à lui faire rentrer ses pieds (Doréna) Moi, j’ai été dans un zoo avec des animaux en liberté, nous leur donnions à manger, et tout d’un coup, un lama a volé du pop-corn à une dame ! (Zoé). J’étais chez ma Mamie en train de regarder par la porte du jardin, et j’ai vu une fusée sans pilote et une météorite (Paul). Le jour férié, j’étais dans un musée où il y avait des choses anciennes très précieuses, dehors il faisait beau, mais le plafond du musée était peint avec des couleurs et c’était comme un arc-en-ciel alors qu’il ne pleuvait pas (Pauline). Je suis allé à Barcelone où j’ai vu le grand aquarium avec des requins et des pingouins (Jules). J’ai vu des rideaux se gonfler, s’envoler, qui pouvaient marcher et sauter (Nathan). Et moi, par la fenêtre, un soleil qui portait des lunettes, avait des écouteurs et dansait sur la musique (Adam).

Dictionnaire des enfants
(entrée : Difficile)

À la lettre D, je leur demande de me définir le mot : « difficile ».
Qu’est-ce qui est difficile pour vous ?

« Rien n’est difficile pour moi », répond Adam après une longue réflexion. Long moment de réflexion à nouveau, où je vois bien qu’ils sont en train de chercher en eux : « Pour moi non plus », déclare Jim.
Pour moi, c’est d’écrire en attaché ! (Doréna).
Ah oui ! Pareil pour moi (Jules).
Ah bon ? Tout est difficile pour moi, sauf d’écrire en attaché ! (Zoé blonde).
C’est difficile de dessiner la photo du panda qui est sur le calendrier. J’essaie, mais je n’y arrive jamais (Zoé brune).
C’est difficile pour moi d’enfoncer complètement un clou dans du bois (Paul).
Pour moi, c’est de comprendre l’italien (Alba).
Ou de parler d’autres langues (Lucas).
Ce qui est difficile, c’est que dans l’école, personne ne sait parler ma langue africaine (Doréna).
Pareil pour moi, il n’y a que deux personnes dans l’école qui peuvent parler ma langue (Jim).



Vendredi 20 mai
NAISSANCE DE L’ÉCRITURE

Avant la séance collective, je passe un moment dans la classe avec trois des enfants, Jim, Lindsay et Zoé (blonde), tandis que Clara nous filme. Ils veulent me montrer qu’ils commencent à savoir « écrire en attaché », ce qui semble être depuis quelque temps leur préoccupation et leur projet majeurs, à tous. Au-dessus du tableau, sont affichés les modèles des lettres de l’alphabet, en majuscule, en minuscule et en cursive. Pendant l’année ils les ont eus sans cesse sous les yeux et les connaissent désormais presque par cœur, semble-t-il. Jim tient à écrire sur le tableau : « Axel et Nell sont amoureux » (Axel et Nell étant des enfants de la classe). Le a et le m de amoureux ne lui posent pas de problème, mais il ne connaît pas encore le « ou » ni le « eu » et s’interroge sur l’étrange présence d’un x à la fin du mot. « Il est muet », explique Zoé. Pendant ce temps, Lindsay s’est lancée dans l’écriture difficile du mot « guépard ». Je lui indique la succession des lettres dont elle vérifie le tracé en consultant les modèles affichés. Zoé veut écrire « un lion », puis Jim, « un lion rugit », puis Lindsay, « les lions et les guépards rugissent ». Leur émerveillement de commencer à savoir écrire est très sensible. Ils examinent les lettres que je trace, et me les font redessiner quand elles ne sont pas tout à fait conformes au modèle.

À BÂTONS ROMPUS
LA GRASSE MATINÉE
FAIRE UNE DRÔLE DE TÊTE

La classe étant réunie, un enfant (Taky) me demande ce que signifie « parler à bâtons rompus ». Je le leur explique, et leur propose que nous parlions un moment à bâtons rompus. La conversation commence par des propos sur « la grasse matinée », se poursuit par le récit de ce qu’ils font lorsqu’ils ne vont pas en classe, des fois où leur père les « emmène à son travail » ou visiter le nouvel appartement où ils vont habiter. S’ensuivent leurs souvenirs de déménagements, pourquoi ils ont déménagé, la description de leur prochaine maison : « avec un toboggan pour descendre de mon lit, une piscine et un grand plongeoir » (Doréna)… Puis surgit une question sur ce que signifie « faire une drôle de tête » :
Un peu fâchée ? (Izhya)
Malicieuse ? (Lindsay)
Triste et boudeuse ? (Zoé brune)
Quand on n’a pas très bien compris ? (Fatoumata)
Quand quelque chose vous a fait rire (Taky)
Quand on est de mauvaise humeur (Mélissa)
« Quand on réfléchit beaucoup, on peut faire une tête bizarre », conclut Gabriel.

L’évocation du travail des parents (technicien, psychanalyste, maquilleuse, plombier, sportif professionnel, enseignant, infirmière) nous oriente sur celle du métier qu’ils aimeraient faire un jour.
Coiffeuse, parce que j’aime déjà coiffer mes poupées (Fatoumata).
Construire des maisons pour les pauvres, pour qu’ils ne soient plus dans la rue (Alba).
Pilote d’avion (Taky),
Moi aussi, mais pour des avions marocains (Adam).
Cosmonaute, et animateur de crèche. Comment faire les deux ? Un jour je serai cosmonaute comme Armstrong qui est allé sur la lune, et un autre jour je serai animateur dans une crèche (Izyah).
Astronaute et chevalier, comme ça il y aura une chose vraie et une chose pas vraie (Gabriel).
Joueur de foot et boxeur (Jules).
Boxeur, basketteur et aussi pilote d’avion (Jayron).
Cavalière (Pauline). Mais ce n’est pas un métier ! (tous) On peut être cavalière professionnelle, si on veut (Alba).
Policière (Zoé).
Footballeuse (Lindsay).
Moi je veux être pianiste. Je commence, mais je m’en sors très bien (Mélissa).



Vendredi 27 mai

Nous avons fixé la date du mercredi 22 juin pour la restitution de nos travaux/ateliers de l’année. À cette occasion, les parents des élèves, les élèves, la directrice et le personnel de l’école seront présents. La vidéo (60 mn) réalisée et montée par Clara, sera diffusée. Un petit-déjeuner sera servi, le tout sera suivi d’échanges.

Pendant nos rencontres, les enfants ont souvent évoqué des souvenirs. Je leur propose de me raconter aujourd’hui leur plus vieux ou leur plus vif souvenir.

JE ME SOUVIENS

Je me souviens quand on m’a percé les oreilles à trois ans. Ça m’a fait mal. C’était dans une boutique en Espagne, tenue par une amie de ma maman (Zoé brune).
Je me souviens que dans la classe il y avait un garçon qui s’appelait Bijan. Il est parti et il me manque beaucoup (Pauline).
Je me souviens de mes jouets quand j’étais bébé (Nathan).
Je me souviens qu’on m’a opéré à l’hôpital Trousseau quand j’avais quatre ans. C’était à la lèvre (Jim).
Je me rappelle un hôpital où on m’a opéré des yeux pour que je puisse regarder droit devant (Izyah).
Quand j’étais bébé, on m’a mis dans une toute petite piscine, dehors, dans le jardin, et j’ai mangé ma première chips (Axel).
Quand j’étais en petite section, ma langue a percuté un meuble, s’est ouverte et a saigné. Ma maman a eu très peur. On m’a soigné à l’hôpital et je ne suis pas allé en classe (Paul).
Je me souviens quand mon oncle, qui était le petit frère de ma maman, m’a porté pour la première fois dans ses bras (Angel).
Je me souviens qu’au milieu de l’année dernière, je jouais à un jeu qui était très bien, mais soudain il s’est désinstallé de la tablette qui avait fait un bug (Gabriel).
Je me souviens qu’il y avait un bateau dans la cour de la récré, et qu’ensuite il a été changé de place (Jim).
Je me souviens quand ma Mamie m’a donné l’ancienne montre à gousset de son tonton (Paul).
Je me souviens de la première fois où j’ai mangé de la saucisse. J’avais un an (Angel).
Quand j’étais bébé, dans ma petite école, l’après-midi on nous faisait dormir et moi je n’avais jamais envie de dormir. À côté de moi il y avait une petite fille et je lui racontais des histoires tout bas. J’aimerais bien la retrouver un jour (Axel).
Je me rappelle quand j’ai eu ma première dent et quand j’ai commencé à manger de la purée (Jim).
Quand j’étais beaucoup plus petite que ça, j’étais en vacances à la montagne et je suis allée à l’hôpital. J’avais une perfusion au bras et quand je voulais aller faire pipi il fallait enlever la perfusion (Mélissa).
Quand j’avais un an et demi, il ne fallait pas allumer une peluche, parce qu’alors elle se mettait à faire du bruit, et ça me faisait très peur (Luca).
Quand j’avais deux ans et demi, en courant pour aller chez mon ami j’ai trébuché sur un caillou et mon ongle a gonflé. Après je suis allé chez ma tante qui est docteur, et on m’a mis un plâtre (Doréna).
Quand j’avais deux ans, je suis allé à l’hôpital où on m’a coupé le zizi. Après on me l’a remis (Adam). Mais comment on a pu te le remettre ! Un zizi, ça ne se colle pas ! (Zoé brune)
Moi je suis allé à l’hôpital parce que j’avais avalé un pion de bataille navale (Jules).
Quand j’étais petite, je jouais à la maison avec une amie. On avait une boîte en fer et je me suis fendu la paume de la main (Alba).
Je me souviens quand le papy de ma maman est mort (Laura).
Je me souviens quand je suis allé à l’enterrement de ma mamie (Luca).
Quand j’avais un an, mon papa m’a donné une fessée parce que je criais. En fait, j’avais mal à la gorge et il ne le savait pas. Et je ne pouvais pas lui dire parce que je ne savais pas parler (Zoé blonde).
Je me souviens quand je suis sortie du ventre de ma maman. Quand on l’a recousue, je jouais avec mon papa (Nell).
Le jour de mes deux mois, ma tante qui s’appelait Venga est morte. Je suis allé à son enterrement et ma maman me portait dans son dos. Je faisais semblant de dormir parce que j’avais peur du cercueil (Doréna).
Quand j’étais petit, à la campagne, je me souviens que je ramassais des feuilles mortes avec ma maman dans le jardin (Antonin).
Je me souviens quand je me suis brûlé au pied à trois ans (Marion).
À quatre ans et demi, je suis allé à la campagne avec ma copine Margot et on s’est baignés à la piscine (Lucas).
Je me souviens quand j’ai glissé dans l’escalier, j’avais trois ans. On m’a mis un plâtre et donné des petites béquilles (Lindsay).
Je me rappelle quand on m’a mis dans une ambulance en Tunisie (Taky).
Quand j’avais un an, je me souviens que mon papa me portait dans son dos et mes deux sœurs devant. On était toutes les trois endormies (Zoé blonde).



Jeudi 30 juin

FIN DE PARCOURS

À partir de fin mai, j’ai cessé de tenir le journal de mes séances qui se sont poursuivies avec la classe jusqu’au 30 juin. En arrivant à la fin de l’année scolaire, c’est-à-dire à la fin de mon expérience et de ma résidence, j’ai eu le même sentiment que lorsque j’arrive à la fin d’un livre. J’y suis encore, mais quelque chose commence à se défaire en moi : le jaillissement, l’intensité. Et il y a même alors un commencement de séparation qui se met en place, non pas de l’éloignement mais une sorte de lent et prudent renoncement. En septembre prochain, les enfants changeront d’établissement et entreront en CP. Ils commencent à savoir écrire. Ils avaient cinq ans en septembre ; ils commencent à avoir six ans, les anniversaires se succèdent et ils m’en font part.

Si je réfléchis à ce qui m’aura le plus frappée pendant ma résidence, la réponse est immédiate : c’est le respect de ces enfants de cinq ans les uns envers les autres. La classe était composée d’élèves aux tempéraments divers : certains très vifs, très présents, d’autres timides, effacés, d’autres réfléchis, avec un grand sens de l’humour, certains un peu balbutiants ou rêveurs. Or, au cours de chacune de nos séances, j’ai pu noter avec admiration que quel que soit l’enfant qui prenait la parole, qu’il s’agisse de Y. timide et chuchotant, de Z. maladroit, ou de U. intarissable et embrouillé, les vingt-sept autres enfants l’écoutaient exactement de la même manière qu’ils écoutaient X. brillant, S. pleine d’humour ou V. s’exprimant avec une aisance remarquable. Pas un signe d’impatience ou de désintérêt pour un enfant s’exprimant avec difficulté, pas un signe d’envie pour un enfant s’exprimant remarquablement. Leur écoute était absolument la même dans tous les cas, comme si la parole de l’autre, quelle qu’elle soit, avait exactement la même importance. Il m’a semblé que je n’avais jamais vu cela dans un groupe d’adultes.

Ce que j’ai noté aussi parmi les choses très étonnantes, c’est l’espèce de joie extraordinaire qu’ils ont manifestée, tous, lorsque fin mai ils ont commencé à savoir « écrire en attaché » (et je note, d’ailleurs, que c’est lorsqu’ils ont commencé à écrire que j’ai cessé de tenir mon journal, comme si, au fond, ç’avait été là que je désirais les emmener…) À plusieurs reprises j’ai passé des moments avec trois ou quatre d’entre eux, au tableau. Ils proposaient des mots qu’ils écrivaient avec mon aide, mon rôle étant de leur indiquer la succession des lettres (« maison » par exemple, avec son ai pour le son è et on pour le son on est un mot difficile à écrire, sans parler du mot « cerf » ou du mot « éléphant »), et je voyais se former pour la première fois, comme au commencement du monde, les lettres, les mots, les successions des mots pour une courte phrase, et je voyais leur regard sur ces signes, lorsqu’une fois leur mot dessiné ils faisaient un pas en arrière et le considéraient. Leur joie d’écrire n’était pas seulement la joie de « devenir grands » et de posséder cette science, c’était, tel que je l’ai perçu dans leur regard, leur sourire, leur corps, leurs mouvements, celle d’effectuer cette opération étonnante qui consiste à traduire en signes étranges, des sons. Et par-delà les sons, des pensées, des sentiments. C’est à cette occasion que Doua ou Lucas, très silencieux toute l’année, se sont mis à me parler pour la première fois avec aisance. Comme si dans certains cas, commencer à savoir écrire délivrait la parole retenue.

Notre dernière séance, le 30 juin, a ressemblé aux salutations rituelles et cérémonielles de deux peuplades ayant un peu vécu ensemble pendant quelque temps, et qui se séparent désormais : nous avons échangé des cadeaux. X. m’a tressé une couronne de lierre pendant la récréation, W. m’a offert une feuille d’arbre comme il l’avait déjà fait à plusieurs reprises en me signalant que cet objet était magique et que je devais le conserver sur moi, Y. un dessin. Mais avec leur enseignante ils avaient préparé depuis un moment un cahier plein de portraits dessinés et de phrases témoignant de leur plaisir de notre rencontre, ceci accompagné d’autres cadeaux qui resteront secrets entre eux et moi.
De mon côté, j’avais confectionné 28 fascicules « personnalisés » que je leur ai remis, chacun renfermant un petit texte à l’intention de chaque enfant en particulier, texte qu’on leur lira d’abord puis qu’ils liront eux-mêmes un jour.

Je conclurai en ajoutant que cette résidence, comme c’en était le projet, m’a permis d’écrire. Un roman qui n’a rien à voir avec mon rapport aux enfants de cette classe (tout ceci se retrouvera peut-être un jour ailleurs, dans un autre texte, ou pas), mais dont l’élaboration a pu se faire dans l’invention, le charme et la sérénité de cette résidence. Ce roman, Voyage avec Vila-Matas, paraîtra au Mercure de France en janvier prochain.

Après avoir proposé à remue.net, comme trace de notre travail, un échantillon de la vidéo réalisée pendant nos ateliers, Clara, l’enseignante, s’est lancée dans une entreprise plus ambitieuse : la réalisation d’un film d’une heure à partir d’un grand nombre d’images et de sons captés au cours de l’année. Une première version de ce film a été montrée au public composé des enfants, de leurs parents et du personnel de l’école, lors de notre « fête » du 22 juin. Mais le travail de montage se poursuit, s’affine, des textes se créent, des musiques participent, d’autres images viendront s’introduire dans l’ensemble. C’est ainsi que nous avons bon espoir, Clara et moi, de produire un film relatant cette expérience.

5 juillet 2016
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