Retour à Char

Retour à Char ?

Retour à Char : sans vergogne !

Surtout quand la vie nous conduit à tant d’incertitude devant le temps présent qui donne à l’homme ce visage sauvage et boursouflé, et même s’il nous faut en rabattre, et de beaucoup, de nos fois anciennes, devant le pouvoir des « inventeurs » venus de l’autre « versant » n’est-il pas plus que jamais nécessaire de nous faire une « santé du malheur » ?

Retour à Char pour y puiser le secret d’une présence aux autres et à soi-même sans laquelle, indubitablement, non seulement on ne saurait rien fonder en poésie, mais surtout hors de laquelle c’est bien l’être de l’homme qui se dissout à force de platitude, qui se déperd dans le dérisoire, dans les eaux plates du fleuve.

Oui, retour à Char pour cette santé allègre et vivace qui fait signe, non pas exactement au-devant, mais plutôt comme un souffle traversier, à quelques pas d’ici, derrière la poussière que lève, dans le discontinu et le fragment, la foulée d’un marcheur « puissant ».

Ecoutons par exemple Vétérance, et comme ce texte définit l’essence de cette poésie, qui est l’aphorisme :

Voici que dans le vent brutal nos signes passagers trouvent, sous l’humus, la réalité de ces poudreuses enjambées qui lèvent un printemps derrière elles.

Passe un marcheur ; vite ou lent, peu importe, il suit sa trajectoire et fait route plus loin, selon sa pente ; il passe ; il est « passager » dans le « vent brutal » contre lequel, peut-être, il fait effort ou, au contraire, qui le porte : il est dans ce vent.

À le voir ainsi défiler sous nos yeux on pourrait croire son avancée continue : ainsi l’illusion des images sur l’écran. Ainsi, surtout, de tout discours : l’écoulement ininterrompu des mots bien sonnants, bien ficelés en rhétorique, toujours pertinents à leur objet, toujours l’englobant parfaitement, liés par leur chant et leur mesure, se clôt et s’achève dans la péroraison. Nulle solution de continuité. Tout est performant. Tout se déroule d’un début vers une fin : le discours maîtrise le temps. Et l’on peut à l’aise s’installer là-dedans, démonter les rouages de la machine, en faire briller les figures.

Ainsi du discours, soit ; mais non de la parole, « de l’enjambée. »

Le mouvement de la marche fait illusion. Car toute enjambée, prise en soi, est fragmentaire. Toute enjambée, passé le temps d’un fragile suspens où tout peut encore se jouer de la défaite ou de la victoire, de la chute ou de l’équilibre, doit céder au pas suivant, qu’il faudra seulement « tenir », à peine gagné, le temps d’un éclair, pour tout risquer à nouveau et tout céder encore pour ce qui est à venir.

Ainsi la marche, la parole, s’ouvre, et se déclôt sans cesse d’elle-même, rompant ce cercle où prétendrait l’enfermer le mouvement d’un discours. La marche est dialectique ; peu à peu se construit du sens, mais pour aussitôt se détruire. Le discours ficèle le sens : il dit la vérité ou ce qu’il veut telle. L’aphorisme s’ouvre au sens. Plutôt, il ouvre au possible d’un sens. Il libère une parole dans la syncope de laquelle quelque chose vient, rayonne, et disparaît.

C’est pourquoi l’enjambée est « poudreuse » : elle n’est pas solide, massive, claquant sourde sur l’asphalte. Elle ne réduit pas le chemin parcouru à de la prose. Elle ne se rabat pas sur le réel pour le coiffer, à l’arrivée, de l’armure d’un savoir. Au contraire, elle « lève » une poussière d’humus ; ou bien, comme il est dit ailleurs, elle « essaime » cette poussière. Tout cela qui rayonne est fait pour se perdre.

Et c’est aussi pourquoi le marcheur ne possède rien ; la marche, au contraire, le dépossède. S’il se met en route, et il ne cesse de « se mettre en route », ce n’est pas pour s’engager sur un chemin, c’est pour s’engager « dans le vent du chemin », et pour s’y engager « nu ». Or vers où coule donc la poussière ainsi levée dans le vent ? Où va la parole ? Non pas, comme il serait naturel et selon la loi d’entropie, vers sa fin. Ici, on n’achève rien. On ne construit pas une oeuvre. On ne mène pas à terme un projet. La vérité du temps échappe à tout récit.

Certes, on ne conclut pas ; et cependant on « trouve » : de parole fragmentaire en parole fragmentaire, se creuse la faille par où, à l’origine, une source a jailli. De fragment en fragment, et dans cette faille ouverte par la cognée des mots en asyndète, à force d’archipels, se révèlent, dit précisément le début du texte, « les sites où nous nous sommes agenouillés pour boire ». Avancer en ce sens est bien faire retour amont, et donc « cortège à ses sources ».

Ainsi la marche du vieil homme dévoile le secret de sa « vétérance » : sa jeunesse pérenne. Il n’y a de vrai temps que ce « printemps » levé dans la parole et offert comme promesse et terre promise à qui veut bien à son tour affronter le vent brutal et le risque de la marche.

Tel est bien l’aphorisme en son inachèvement : il donne. Mais qu’est-ce que donner ? Si je donne, ce n’est pas pour prendre, dans le geste qui donne. Si je donne, c’est en abandonnant, dans la tornade, des mots de chair, pleins de trous et de silences, et qui sont autant d’invites pour qui, se donnant lui-même à ce don, le recueillant dans sa fragilité, entrant dans l’ouvert du poème, en fera pour un temps sa demeure ouverte, réalisant en cela le vœu le plus secret et le plus constant de toute poésie, qui est de s’épanouir dans une rencontre amoureuse.

Retour à Char, oui : pour jeter au feu ces langues de bois qui mentent et qui nous alanguissent ; pour renaître à la fraîcheur des commencements ; pour retrouver le sens de la parole.

Avril 2001

avril 2001
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