Saïd : Paysages d’une mère lointaine, récit

Il ne se donne pas point de visible sans lumière. Il ne se donne point de visible sans moyen transparent. Il ne se donne point de visible sans terme. Il ne se donne point de visible sans couleur. Il ne se donne point de visible sans distance. Il ne se donne point de visible sans instrument. Ce qui suit ne s’apprend point. Ce sont parties du peintre.
Lettre de Nicolas Poussin à M. de Chambray, Rome, 1er mars 1665.

Aéroport de Munich, novembre 1988. Un homme attend sa carte d’embarquement.

devant le guichet. la fille ne peut rien faire. mais tout va bien aller.
aller et venir.
la porte s’ouvre, la fille apparaît, elle porte mon passeport et son sourire de papier glacé.
« je suis désolée. ce sont les mesures de sécurité. »
maintenant c’est mon tour, me dis-je. je lui explique montesquieu, la séparation des pouvoirs, l’exécutif et le monopole de l’état, le sourire de papier glacé s’évanouit.
« la compagnie aérienne a le droit de refuser de transporter un passager. »
lufthansa a plus de droits que montesquieu.

Ce je furieux est celui d’un Iranien, un poète, qui s’est exilé à deux reprises afin d’échapper d’abord à la police du Chah, ensuite à celle de Khomeyni. C’est également le je d’un fils désorienté de quarante et un ans sur le point de faire la connaissance de sa mère. Depuis sa naissance il ne l’a vue qu’un court instant, vingt-huit ans auparavant. Récemment, elle a réclamé de le rencontrer. L’ambassade d’Allemagne à Téhéran lui ayant refusé un visa, c’est à Toronto qu’elle et lui, mère et fils, vont se rejoindre.
A Munich la mère n’est encore qu’une femme inconnue, qu’il n’identifierait pas s’il la croisait par hasard. C’est à Toronto qu’elle devient une « mère lointaine ». Elle se morcèle et se diffracte dans les blasons d’une absente à son fils : mains, pieds, cheveux, genoux, sourire, invitation à prendre le thé, autant de gros plans qui racontent le mariage forcé à quatorze ans avec un officier plus âgé qu’elle ; la répudiation peu après ; la grossesse non désirée ; le nouveau-né confisqué par l’ex-belle-famille et l’interdiction d’allaiter de peur que se créent des liens de corps à corps.
Mais trois semaines de face-à-face dans un appartement ne peuvent effacer le temps perdu, en tout cas passé, retrouver ni inventer de toutes pièces des souvenirs communs, des sensations, une proximité, une évidence qui n’ont pas existé. La séparation d’autrefois s’est cristallisée en distance sociale, géographique et historique, écart dont les bords émotionnels ne se ressouderont pas.

la grand-mère n’entendait rien aux livres, elle ne pouvait donc rien interdire, elle montait mon père contre mes lectures. un jour il découvrit kafka chez moi, la métamorphose, et kafka fut interdit.
j’avais treize ans et je savais que le premier traducteur de kafka s’était suicidé à paris, solitaire et amer, et les livres de kafka étaient pour les services secrets la preuve à conviction que leur lecteur était sur la voie de la subversion, même les tribunaux militaires, compétents pour les délits politiques, savaient que kafka était nuisible, tout le monde le savait, et personne ne pouvait ou ne voulait me l’expliquer.
tout cela ne suffisait pas. mon père dut répéter la légende vulgaire propagée par la presse officielle selon laquelle les lecteurs de kafka étaient des candidats au suicide, sans doute parce qu’ils allaient suivre l’exemple de son traducteur.
mais cela, personne ne me l’expliqua, je perdis kafka.

Dix ans plus tard, dans un « Epilogue pour une mère perdue », le narrateur a repris le récit de leur non-rencontre : il est un fils « qui n’a pas plu » à sa mère, un homme à qui elle aurait refusé de marier sa propre fille, elle n’a répondu à aucune de ses lettres sinon par l’envoi d’une photo d’elle juste avant son mariage. « J’ai cherché tes paysages et trouvé une absence de réponse », écrit je, et aussi : « Se réfugier dans une construction mensongère, a-t-on le droit de refuser à un être humain, qui plus est, à sa mère, ce dernier refuge ? » Et il constate, malgré son mal du pays, l’impossibilité du retour vers la terre qui l’a vu naître.

Ce court récit calme, émouvant, sans emphase, qui ne cède jamais à la rhétorique de l’analogie entre la figure maternelle et le sol natal ni à une réconciliation artificielle avec le passé, poursuit son lecteur bien au-delà du temps consacré à le lire. Il est traduit non du persan mais de l’allemand, par Nicole Bary pour la Bibliothèque allemande des éditions Métailié qui ont mis en ligne le premier chapitre.
Saïd, né à Téhéran en 1947, qui vit à Munich depuis 1965, fait partie des représentants de la littérature allophone en Allemagne. Il a reçu le prix Adalbert von Chamisso et le prix international Jean Monnet.

1er février 2004
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