Squat

Squat

Depuis Pontoise, pour rentrer chez moi, il y a le train, il y a la marche à pied (je l’ai déjà fait), et sinon il y a le RER C. Et ça tombe bien, parce que l’espace dont je veux parler ici, le moyen privilégié pour y accéder, c’est bel et bien ce RER C.
Il faut sortir à Saint Ouen et c’est juste à côté. C’est entouré par les échafaudages, c’est perdu au milieu de bâtiments abritant les locaux de sociétés qui regardent si haut et qui se croient si élevées que si je sonnais à leurs portes et que je venais à leur parler de l’existence de ce squat solidaire tout en bas, à leurs pieds, pas sûr qu’on me croit. Oui, vraiment pas sûr.
En même temps, je peux comprendre. Le Grand-Paris, c’est pas que la « campagne ». C’est aussi les banlieues plus proches de la capitale, dont le si terrible 93. Un vrai mythe à lui tout seul, celui-là, avec ses jeunes qui traînent, ses blocs qui hantent le paysage, ses carcasses de voitures pillées qui polluent les rues.
Rien de tout ça à côté de RER C et en plein milieu d’un quartier qui tend de plus en plus à ressembler à la Défense. On retrouve là-bas le même clivage entre d’un côté une modernité terriblement avancée, et d’un autre côté des immeubles à la façade commune et à peine décorée. Et au milieu, au beau milieu, tout perdu, tout oublié, il y a ce squat.
Au départ, c’était là aussi une société. Des bureaux, peut-être un machin en lien avec l’informatique ou la surveillance. On n’en sait rien. Ce qui compte, quand on a 40 personnes à sa charge et qui veulent un toit sur leurs têtes pour au moins bénéficier d’un rayon de soleil dans leurs vies borderline, c’est le volume de l’espace qu’il y a à occuper, et non pas son histoire.
Et quand bien même cette histoire, on la connaitrait sur le bout des doigts, quand bien même il y aurait eu un meurtre sordide, un suicide collectif ou des partouzes à gogo, qu’est-ce que ça aurait changé ? Ce petit vieux monsieur qui a bossé toute sa vie pour une retraite d’à peine 500 euros, il n’aurait pas reculé devant ça. Il aurait pris l’espace qu’on avait à lui proposer et il aurait été super content.
Est-ce qu’il l’est vraiment ? Quand je l’ai croisé, il m’a souri, mais c’était peut-être par politesse. Il est toujours poli. Il m’a fait rentrer une fois dans son appartement aménagé. Il en est fier, parce qu’il lui semble plus grand que les autres. Il pense qu’avait, c’était le bureau du patron.Il a carrément installé une bureau dans un coin. Peut-être pas un machin aussi classe qu’il le voudrait, mais ça suffit à son orgueil. Il peut s’asseoir à cette place et le soir, il regarde le coucher de soleil qui se reflète sur l’océan de verre des tours où bossent ceux qui, arrivés à son âge, vivront sûrement bien mieux que lui.
Il est pris en charge pas le « responsable » de ce squat depuis 7 ans maintenant. Il va fêter ces 92 ans dans peu de temps, rendez-vous compte ! Il semble satisfait. Il dit qu’il a bien vécu, et qu’il n’a rien oublié. Par contre, il y voit plus trop, et comme il n’a rien à faire de ses journées parce qu’il ne peut plus vraiment bouger, alors je passe des après-midi de libre à lui faire la lecture. Il aime bien Aragon, il aime bien Tom-tom et Nana. Il aime bien ce que j’écris aussi.
Il y en a qui sont moins aimables. Il y a une dame qui vit toute seule, qui est toujours en jogging et qui fait constamment la gueule. Quand on a inauguré la cuisine solidaire, quand on a décrété que tout le monde pourrait s’en servir, même ceux qui avaient une vraie maison et qui n’étaient pas forcément dans le besoin, tout le monde a trouvé ça génial. Parce que c’est un espace de vie ici. Les locaux qui sont occupés, ils ne le sont qu’au premier étage. Il n’y a pas de second niveau, mais en revanche, il y a un rez-de-chaussée et une cour. C’est grand. Il y a un espace notamment qui fait plus de 240 mètre carré. Et la cour, elle est encombrée de voitures à réparer. C’est un garage solidaire, et je peux vous dire qu’un Wesh de banlieue, ça sait se rendre utile, ça sait arrêter d’écouter sa musique soi-disant nègre, et surtout ça sait rendre service. Ils savent être polis aussi. Nombre de fois où un bonhomme perdu s’est pointé et où il a été accueilli gentiment ! Jamais un vol, jamais une histoire. C’est pas le but et faut surtout pas que ça se passe ainsi.
C’est pour ça : cette dame pas très aimable, on ne va pas la blâmer. Elle ne cause pas de problème, elle n’agresse pas les gens. De toute manière, elle sait ce qu’elle encoure si jamais elle fout la merde. Une exclusion, purement et simplement. Une exclusion. L’Enfer, autrement dit.
Parce que ce sont des espaces précieux, les endroits comme ça. Pas le droit de déloger, des combats menés pour ne pas se faire chasser .Des fois, le propriétaire a dormi dans la rue avec sa petite troupe. Huit enfants, et il a le temps de s’occuper de 40 personnes en plus ! Et dire qu’on va cracher sur les barbus aujourd’hui… Enfin, ça reste avec ses hauts et ses bas. Quand il faut exclure quelqu’un parce qu’il devient dangereux pour lui-même, pour les autres et surtout pour l’équilibre de ces espaces, on a tôt fait de passer de l’ange au démon en quart de seconde. Une seconde pour prendre une décision, une autre pour l’exprimer, et on prenait le risque de briser ce qu’on avait mis des jours et des jours et des jours à bâtir, à construire, à établir.
Les risques du métier, comme on dit. Et les risque de ces espaces aussi, ces espaces qui fleurissent souvent à côté des gares et en plein milieu des quartiers en essors, comme une tâche dans le paysage, a-t-on envie de dire. Ou bien comme la volonté de laissés-pour-compte de faire partie de la grande aventure urbaine des lendemains.

Cécile Magueur

7 mars 2017
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