Une rencontre d’épuisements

L’épuisement des nombres | La rencontre par la séparation | La création compensatrice

Roman Opalka ____________ Bernard Noël | Bernard Noël & Roman Opalka

 


Abstracts

Le Roman d’un être
qui se nomme Roman
l’amour du nom
marqué par un fort sentiment de la mort
& de la vie
la reprise est immédiate comme si le semblable
appelait le ressemblant debout dans la lumière

les sujets des verbes se succèdent se superposent se confondent
Roman Opalka
Bernard Noël
je elle Topiaria
je il Topiarius
Topiarius & Topiaria vivent et imaginent
cherchent à habiter leur propre double comme nous, comme moi,
comme
le peintre Roman Opalka, comme le poète Bernard Noël
Le Roman d’un être
le concept
peindre la suite des nombres prend la vie toute entière
l’émotion du peintre
l’émotion du poète
l’émotion de Topiarius & Topiaria
quoi dire et pourquoi le dire
devant l’œuvre du peintre et du poète
l’épuisement des nombres
la rencontre par la séparation
la création compensatrice
la progression
le chiffre est neutre
le nombre n’est pas neutre
le magnétoscope au pied d’un parasol irisé
le bruit du pinceau agité dans le godet
il faut trouver l’espace juste
[sauf sur] le blanc
une petite place vide
un intervalle
la plus petite partie de temps qu’il soit possible de considérer
[espace entre deux nombres]
la plus grande partie de temps qu’il soit possible de considérer
[la vie de 1―∞]
l’avant-bras du peintre accompagne la main
Le Livre de l’oubli et
Le Lieu des signes

puisque tout se perd, c’est cette perte qu’il s’agit justement de faire jaillir

Bernard Noël, L’imagination créatrice, Le Lieu des signes, Éditions Unes, 1988, p. 135

L’oubli est immortel.

Bernard Noël, Le livre de l’oubli, P.O.L. novembre 2012 p.24

Invente-moi un cri silencieux.

Bernard Noël, L’amour blanc, Le Lieu des signes, Éditions Unes, 1988, p.44

Topiaria confirme à Topiarius qu’elle se consacre jour après jour à une manière singulière de peindre chaque nombre. sa volonté irréversible édifie l’œuvre d’une vie au travers de Détails liés à des instants toujours les mêmes et toujours différents. toute traversée pittoresque, romanesque ou scientifique du paysage est abandonnée. ce n’est pas que l’aspect esthétique de la nature des choses ne concerne pas l’artiste mais relativement à sa pratique les chiffres peints n’ont pas à être joliment tracés. quand elle affirme qu’elle peut en toute sécurité laisser aller sa main jusqu’à l’épuisement des nombres à travers un fond évidé la vue du jardinier sort de ses yeux. sept chiffres approchent. pourtant Topiaria ne piétine pas les platebandes de Topiarius elle creuse le fond sans fond du tableau avec la seule forme de son intention

quand les forces du matin s’épuisent dès le matin. quand la rencontre du pinceau numéro zéro sur la toile d’un format toujours le même 195 x 135 cm incurve les lignes du tableau. quand aucun comprimé effervescent sécable ne peut diminuer les douleurs de la main | même sans respecter les doses prescrites | l’artiste fait ce qu’elle fait. le baptême de Topiaria lui a réservé un nom ne pouvant signifier en aucune langue des paysages présentés dans un paysage. comme l’épuisement de son existence progresse avec son activité de peindre moins les traces de peinture blanche sont perceptibles plus elles résistent au temps plus ce qui ne se voit pas est visible. l’atelier est vide. il fait froid. les doigts sont gourds mais le pinceau insatiable dévore l’espace du tableau. la main qui peint la suite des nombres continue de suspendre le temps. une erreur est toujours possible. un chiffre peut se substituer à un autre mais la durée est aussi un constant changement. c’est le drame incorporé au détail qui importe

stupéfié par la durée faite figure Topiarius arrête de travailler la surface de son jardinet. après avoir récolté les choux et les carottes il ne bèche plus que les coins où la rose trémière est toujours la première. le tas de fumier diminue. le terreau devient de plus en plus clair à mesure que Topiaria éclaircit le gris du petit pot de gris. toute attention fixe un détail. le point de vue se déplace. un mur de pierres blondes reflète une voix blanche qui psalmodie les nombres peints. les lignes de sept fois sept chiffres commencent avec le chiffre UN. Dieu seul part du 0 pour faire sortir une distance entre les choses. les intervalles, les écarts, les sauts de puceron oscillent entre les feuilles du rosier et le souffle du vent. un outil rouillé laisse saillir la forme d’un coltin. la rencontre se rompt entre le râteau et la pioche et commence à exister hors toute linéarité. le fardeau du labeur quotidien ne laboure plus rien. le travailleur de la terre prend enfin la culture comme elle vient

les changements de temps exceptés Topiaria répare l’imparfait pare au futur et joue du présent des sept chiffres. Lieu des signes, Amour blanc ou Radeau d’automne * elle dérive au rythme du pinceau. un mat se dresse dans un tourbillon de godet. une déesse-tête est sauvée. pour remercier et multiplier à l’infini le sauvetage la divine prête sa voix. surtout ne te presse pas de tout précipiter dans la disparition. une dimension invisible vibre entre les nombres 5 569 248 et 5 569 249. il y a un monde. un temps dans sa durée une vie dans sa création un geste dans l’espace montrent l’effacement dans la clarté du fond. finir au blanc absolu c’est voir le non-visible. un son usé jusqu’à la corde disparaît dans la longue durée d’un visage photographié. jusqu’à la fin une énergie contagieuse met en corps le désir de peindre blanc

 

*Radeau d’automne, une sculpture de Nils Udo, inauguration le 10 novembre 2012, voir Nils Udo sur site des éditions Tarabuste (Saint-Benoît-du-Sault)

6 novembre 2012
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