« VOTRE HÖLDERLIN » (chapitre 3)

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VOTRE HÖLDERLIN

III.
 LE COUP DE SOLEIL D’HOLDERLIN



Réveil à l’Hôtel-du-Midi, Avenue de l’Union-soviétique devant la Gare de Clermont.

Il y avait du jambon.
Vous avez fait des sandwiches au jambon cru.
Il fallait trouver la direction.

Ce que d’autres appellent le Sud, nous, nous l’appelons le Midi.


Suivre la course du soleil, c’était laisser l’avenue éclairée à l’Est par le soleil qui montait, déjà haut au dessus de la gare, aller vers l’ouest et monter toujours à droite.

Il y avait un garage au centre, le Georges Couthon, Georges Couthon, l’enfant de Clermont qui s’en souvient.

Paralytique et artisan de la Terreur, dont Hölderlin fut soulagé qu’elle eût pris fin, mais il ne renia jamais la Révolution.

C’était partir, au matin comme lui. Et suivre la route qui montait doucement, insensiblement. Le soleil et le havresac.

En suivant les publicités du coq gaulois.

Vers les Puys.

Il ne neigeait pas, il faisait très beau.

Un poulet cuit acheté dehors sur une placette Mont-Ferrandaise, faubourgs.

Petites localités, et puis plus rien, il se trompa de chemin, en prit un trop petit qui menait à une ferme.

Des vaches en bas, une le vit et s’approcha, il nota qu’elle humait l’air simplement, levant son museau, avec délices.

Après, il retrouva la route, le grand calme, le silence.

Terres arides, faites pour la seule contemplation et les Puys étaient là, verts et les lacs.

Il a traversé la terre des volcans, il a été au milieu des volcans pacifiques, au milieu des dieux.


Les prairies volcaniques et les petits cratères des taupes : volcans miniatures, éruptions qui tachent de brun la terre vierge car autour des lacs et de leurs arrivées d’eau qui coule, des talus, pas de chemins.

La lumière, le pétillement de l’eau sur l’herbe, le ciel est bleu vide, pas de nuages.

Il faut imaginer les vieux Puys chargés de neige.

Et la tempête arrivant puisqu’il en a parlé.

Les Ecirs, ces vents épouvantables qui font s’accumuler la neige comme des parois dressées, des vagues, la crête en suspens, plus haut que la taille humaine.

Il faut se demander le temps qu’il a mis, un jour entier, deux, peut-être pour atteindre le Col de la Ventouse, il est passé devant un lac gelé, long et éblouissant, sur plusieurs kilomètres, mais avant, il a vu une chose inouïe, un pic de lave dominant la route, une vague noire immobilisée dans l’air, d’une hauteur vertigineuse, pic de lave qui sorti de la terre s’est figé dans l’air froid, une chose gigantesque, un témoin de la fureur, de celle qu’ont pu voir peut-être des hommes.

Une flèche de lave qui siffle et s’en va vers le haut, à moins qu’il ne s’agisse du cône que les pluies ont dessiné, nettoyant tout autour au point de dégager cette forme incroyable.

Noire. Et un ruisseau passe en dessous, noie le chemin. Il a fait passer la voiture dans l’eau.

Laissé encore une falaise éclairée, un plateau très haut, et sa végétation, ses orgues, au soleil.

Du côté sombre, sur la route dans les sapins, il marche, regardant les falaises en face, au soleil

Jusqu’au lac et là, presque arrivé, il a vu le Mont d’Ore, il a passé le col en fanfare, car tout là faisait résonner son cœur, les monts enneigés, à I800 mètres, la beauté du ciel, voir l’hiver mais au sud, et redescendre.

Là-haut, blottis presque contre les sommets, il y avait des burons. Signes tectiformes. Maisons du soleil où il n’y a personne, des bâtisses d’été, quelle vue on devait y avoir ! Associés à l’élevage, à l’animal nourricier. À toute la nature.

Il faut imaginer le printemps, les burons et les pentes, sous la floraison jaune des coucous.

Mystère des burons. Saint Nectar.

Avec à droite les monts blancs et les glaces aveuglantes, rosés par la lumière du sud.

Sur la route.

Après le col, la neige laissait place à une étendue sans fin, un paysage où rien n’arrêtait son regard, territoire du Soleil s’il en est, sans cultures, sans clôtures, rien qui arrête, sensation de l’Illimité où aller sans obstacles.

Ce que l’homme veut, ne pas être arrêté dans son mouvement .

Aller comme les enfants des dieux. À pas de géant, entrainé par le sens de la pente, accélérant sa course malgré lui, et tombant.


Libre, tous sens ouverts.

Il a ri d’avoir vaincu, il a rugi son plaisir, il a chanté, il a exprimé sa joie.

Dans les grands espaces libres de culture et peu habités, qui lui procuraient un sentiment de liberté extraordinaire.

Dans la tranquillité parfaite et le silence parcouru de quelques sons.

Car suivre le soleil quand il monte et décline était son but !

Les grands espaces libres, sans culture, procurent un sentiment d’infini.

Des solitudes glacées aux Iles Bienheureuses

Les volcans endormis.

« LE COSMOS QUE JE DIS EN TANT QU’IL EST LE MÊME POUR TOUS, AUCUN DES DIEUX NE L’A PRODUIT MAIS TOUJOURS IL ÉTAIT DÉJÀ, LUI QUI EST ET SERA, FEU SANS CESSE VIVANT, IL S’ALLUME ET S’ÉTEINT EN GARDANT LA MESURE ». Héraclite d’Ephèse.


Dans le grondement de l’Etna. Comme dans la paix de l’éther.

La forme la plus absolue de ce désir étant de se fondre dans le tout, de s’y jeter sans plus attendre, est le fait des héros non de l’homme moderne. Qui vit patiemment, trop, son destin quoi qu’il en coûte, et dure.

Il n’y a que 200 ans... Il fit ce voyage.

Et il n’y a que 17 000 années, les volcans créèrent ce paysage où des hommes avaient paru, au centre de la France.

Le Massif Central est une vision du monde. Le Massif Central est un point de vue.

Les fleuves ont procédé des volcans, la Dordogne qui était un torrent de plaine s’est surélevée.

Les eaux ont ruisselé.
Dessinant la carte. 
Il faudrait réveiller les volcans d’Auvergne, disait-il.

Pour refaire le cours et le lit de la Dordogne, lui redonner la vie et l’oxygène, ses cailloux, lui rendre son cours aujourd’hui abîmé par les gravières.

La Dordogne est devenue devenu autoroute à canoë, ses plages, ses îles disparaissent. Ses bras secs s’embourbent.

Le soleil se couche vite et il a dû se demander où il allait bien pouvoir dormir, au sec au chaud, oui, où dans ces solitudes.

Il a marché encore longtemps avant d’apercevoir une auberge dont on lui avait parlé. Il n’y en avait qu’une par ici.

Manger, dormir. Il y avait aussi disait-on par là des gens peu recommandables.

Mieux valait être armé.

Une femme à turban frangé lui a ouvert. Il a mangé d’une soupe, avec du bœuf, des légumes, des lentilles, on lui a désigné un galetas.

Il a dormi tout habillé. Son pistolet chargé à côté de lui.

Laissant tout de même sécher ses chaussures dont il avait attaché les lacets à ses chevilles.

Il a senti les courbatures agréables de ses pieds dans la chaleur du feu.

La cheminée était grande et la femme attisait aussi un poêle.

Dans le coma de la fatigue il a dormi, en se posant des questions comme :

« Est-ce que les lentilles vertes du Puy rendent la mémoire ? ».


Et dans la nuit,
 il s’est vu sur la route, avec Homère et son bâton : « On n’apprendra pas que dans les livres, il faut aller voir », disait l’aveugle.

Aller voir, marcher, découvrir, soulever les couvertures, voir ce qui est recouvert, en dessous. Que de penser c’est d’aller dans l’Ouvert, pas dans le savoir.

Le Réel est ce qui se montre dans l’éclat, ce qui brille non pour soi mais pour quelqu’un.

« Qui n’espère pas l’inespéré, il ne le trouvera pas car c’est introuvable autant qu’inaccessible »

Héraclite disait aux visiteurs

– car ils s’étonnaient de le voir là –

lui, s’étonnant de leur étonnement

lui, leur montrant le four

« Mais les Dieux, c’est ici qu’ils se trouvent ... »

Dans l’humble des cendres froides et les casseroles tordues, noircies, inutilisables.

Dans la nuit, un grondement l’a réveillé.

La bûche trop grosse avait couvé et soudain un tonnerre éclata dans le poêle. Elle explosa.

Le réveilla. Il sentit son bien-être.

Regarda le reflet des flammes au plafond, le rectangle du poêle se projetait sur le corps d’un homme endormi blotti tout près.

Il songea
 : il était trop héraclitéen pour son époque
. Le feu commence invisible, il couve dans la matière.


QUE LE CÔNE DE LAVE


QUE LE JET

Les veines qui brillent dans la terre.

Et les cheminées de forge pour concentrer la chaleur,

réduire

De la Durdolle, les cascades, le bois

Le feu, fil, le minerai.

Etc etc

L’industrie, les couteaux

Thiers

Les fusils

Non pas l’or mais le fer, mais comme l’or le fer ne brille pas non plus pour lui-même mais pour un autre.

L’or que tous ne voient pas et auquel « les ânes, disait Héraclite préfèrent la paille »

Ce qui veut dire non que l’or n’est pas, ou qu’il est noble ou vil.

Mais que dans l’Ouvert, eux les ânes ne le savent pas. N’en ont pas cure, nul souci.

Au réveil, les autres lui montrèrent son visage.
 En riant de lui : il était devenu NOIR sous ses cheveux blonds. Ayant commis l’erreur de se frotter avec de la neige.

Ah ! Ah ! Tu t’es mis de la neige et au soleil après ! Et maintenant tu viens nous dire que c’est le dieu Apollon qui t’a frappé !

C’est que j’ai eu chaud, là -haut !
 Amis…
disait-il


Dans la nuit je rêve

Que mon père m’ouvre la porte de sa maison

Qu’il est fortifié et rajeuni

Et je lui dis d’un ton joyeux : Bonjour Monsieur H !

Sur le mode de la blague, et comme on retrouve un vieil ami, qu’on n’a pas pu voir depuis longtemps.

Mon père revenu de sa mort psychique et de sa mort physique et le long du couloir où il m’accueille se glissent des Hommes en Noir

Chapeaux noirs. 
Habits noirs comme les Auvergnats


Homme de l’ombre comme les

résistants

Sur la route de Lyon à Limoges.

Un vieux monsieur que je ne savais pas compter autant, me rend mon père.

L’année dernière, on vous a empêchés de le voir.

André dit Dédé, qui joue du cor. Le cor est accroché à la poutre avec le fusil. Toute sa vie Dédé a aimé les chevaux, et vendait les chevaux. C’est une histoire de vol et d’abandon, c’est une histoire de plumes et de vol.

Dédé vous ouvre la porte de sa maison, il est en forme, il vous accueille sur les marches, avec son petit chien aveugle. Son âne, Christian.

Et vous parlez des politiciens, qui sont souvent d’ici –une coïncidence –, de Chirac à Hollande (je pense aussi à Laval) et Dédé vous dit :

« Ah ! Tous ces domestiques-là ! »

Dionysos, le dieu de la Joie de vivre et le Fils de l’Hadès.


Geneviève Huttin

Extrait de « Votre Hölderlin »

Octobre 2015 pour Remue. net


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26 décembre 2015
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