Yvon Le Men ⎜Niger

Trois poèmes extraits d’une suite sur le Niger, écrite par Yvon Le Men au retour d’un séjour à Bamako en 2003

On trouvera sur le site "Étonnants Voyageurs", édition 2002, un dossier Bamako

pour compléter l’hommage d’Yvon Le Men, écouter lavoix de Léopold Senghor

photographie extraite d’un journal de voyage au Mali de Anthony Jones

Niger I

Tendu entre le ciel et l’eau
le pêcheur bat la mesure
de la traversée
avec la rame et son corps ensemble.
Assis entre le ciel et l’eau
nous nous éloignons de la ville
nous nous rapprochons du silence.
Malgré la couleur de la terre
nous sommes comme sur la Manche
et comme la mer, le fleuve sauve le pays.
Si j’étais né à Bamako
chaque jour je retournerais sur le fleuve
observer de loin
le trop près des hommes
qui, s’ils ne souriaient pas, pleureraient de rage.

Niger II

De l’autre côté du fleuve
comme de l’autre côté de la mer
il y a un pays où vivent
de l’autre côté de nos vies
des hommes qui nous ressemblent.
Autrefois
ils habitaient dans les livres d’images
et dans nos peurs
comme ma voisine
la vieille Marie qui ne parlait que le breton
leur langue était pleine de sons
et manquait de mots.
Ne disait-on pas à l’époque
que la vieille Marie baragouinait
causait avec du pain et du vin dans la bouche
comme si cela était possible
ne résumait-on pas les multiples langues de l’Afrique
à la seule expression de petit nègre
comme si tous les noirs étaient des enfants.
De l’autre côté du fleuve
vit la famille du bozo
du pêcheur qui par sa pirogue nous le fait traverser
et entre le bambara le français et le sourire
nous naviguons.

Niger III

Dans la rue
j’ai suivi le poème de Senghor
Femme nue femme noire
jusqu’à voir s’éteindre le jaune
et qu’au milieu du vert
surgisse le bleu
sous le bleu du ciel.
Au bord du fleuve
j’ai regardé les femmes préparer les adjectifs
que l’on trouve dans le poème de Senghor
c’est un travail plus dur
de les préparer
que d’écrire le poème
pour que l’adjectif jaune
résiste
il faut battre la toile contre l’eau du fleuve
s’y mettre de tout son corps
même si le cœur ne suit pas.
A quoi rêvent les jeunes filles
dont les bras s’épuisent à cogner le jaune contre le gris du fleuve
à quoi pense cette jeune femme
dont le dos sert de cabane à l’enfant
et qui s’épuise à cogner le vert sous le bleu du ciel ?
J’ai traversé la mer et le désert
l’eau le sable et le manque d’eau
pour suivre dans les rues le poème de Senghor.
C’est aux pieds des vignes
que le vin explose.

26 janvier 2003
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