Chris Burden, un artiste qui prend des risques

Plus sur Chris Burden, vu par Philippe De Jonckheere : voir son site Desordre.


Dans l’exposition Des images qui ne seraient pas du semblant, la photographie écrite, passage de Retz, 9 rue Charlot - renseignements sur le site du mois de la Photo - je retrouve des photographies des performances de Chris Burden que je n’avais pas vues depuis très longtemps, depuis Chicago, en 1988.

Chris Burden s’est rendu célèbre dans les années soixante-dix pour ses perfomances qui mettaient notamment en jeu la notion de danger. Je n’ai jamais vu une seule perfomance de Chris Burden dont je ne connais que l’intitulé des performances ou encore les photographies des mêmes perfomances, je ne crois même pas avoir vu de vidéo de ces performances. Et pourtant, dès que je lis leurs descriptions ou que j’en vois des photographies j’ai le sentiment très proche d’en parfaitement comprendre les tenants et les aboutissants d’une part, mais aussi de ressentir beaucoup de cette tension des performances.

La plus célèbre des perfomances de Chris Burden sans doute, Shoot datant de 1971 le voit, jeune, probablement encore étudiant dans une école d’art américaine, se tenant droit devant un mur blanc. A une quinzaine de mètres devant lui, un homme, dont la description de la performance précise qu’il s’agit d’un ami, ce qui n’est pas anodin, cet ami donc tire à l’aide d’une carabine 22 Long riffle dans le bras de Chris Burden, à balle réelle. D’autres photographies de cette même performance montrent, entre autres choses, le bras gauche de Chris Burden blessé, du sang en coule de deux trous de part et d’autre du bras, la photographie en quelque sorte atteste que oui, le coup de carabine a bien été tiré et oui, Chris Burden, l’auteur de cette performance, a bien été touché par le tir de son ami qui lui avait précisément demandé de tirer dans la bras. Une chance pour Chris Burden cet ami était bon tireur apparemment.

En d’autres temps je crois que je serais resté très éloigné de cette forme de création, sans doute parce que la fascination abmiguë qu’elle exerce sur moi appartient davantage à la curiosité qui est la mienne lorsque j’essaye de percevoir dans la trame grossière des photographies de mauvaise qualité le détail du supplice des cents morceaux tel qu’il est décrit, et les photographies publiées, par Georges Bataille dans les Larmes d’Eros. Une fascination mauvaise en quelques sorte qui me renvoit à la fois à la peur de subir pareil châtiment et le désir inavouable de le perpétuer ou tout du moins d’en être le témoin proche, nous sommes là dans la dimension du fantasme, de ces fantasmes dont on ne souhaite pas réellement la réalisation.

Dans d’autres pièces Chris Burden met pareillement sa vie en danger, des dangers toujours calculés mais qui ne sont pas entièrement abrités des accidents et des impondérables, comme de se piquer simultanément la potrine avec deux électrodes à la très forte tension, ce qui a pour effet de brûler assez sévèrement Chris Burden, tout en le sauvant d’une électrocution certaine selon l’expression reprise dans la description de la pièce. La métaphore, s’agissant des chemins de la création est assez puissante, puisqu’il est indéniable de dire que Chris Burden est un artiste qui prend des risques.

Ces risques ne sont par ailleurs non-exempts d’une forte provocation, ainsi une autre performance consistera pendant toute la durée d’une exposition dans un musée d’art contemporain de s’allonger au milieu d’une pièce et de rester parfaitement immobile. Cette performance prendra fin lorsqu’un visiteur plus hardi que les autres, après deux semaines d’exposition, s’enquierera auprès de Chris Burden, allongé à terre et silencieux, de savoir si tout va bien et si le visiteur peut faire quelque chose pour lui, Chris Burden de se relever et d’exulter qu’enfin, après deux semaines d’exposition, quelqu’un lui a adressé la parole pour s’assurer qu’il ne courrait aucune danger. Que l’on pense à toutes les fois où nous avons croisé dans la rue un clochard, allongé, dans la rue, et que nous n’avons pas su quoi faire. C’était peut-être aussi simple que de lui adresser la parole. De lui demander si on peut faire quelque chose pour lui, ou pour elle. Et pourtant cette pesonne sans domicile courait un réel danger et n’était pas abritée par la couverture protectrice d’un musée.

Etrangement, la photographie est devenue le musée de cette pratique artistique, la performance, née dans les années 60, enfantée en quelque sorte par Allen Kaprow. De fait, que garder de ces moments de grande instensité, de scénographie minimale et de jeu avec et de mise à l’épreuve du le public ? Dans les années 60 et 70 les films de perfomance sont plutôt rares, sans doute parce que trop coûteux, l’arrivée au milieu des années 70 de la vidéo rendra plus atteignable l’image mobile, mais à vrai dire en s’insitutionnalisant, notamment en devenant une matière à part entière dans les écoles d’art aux Etats-Unis, la performance perdra beaucoup de sa force, comme si une demi-clandestinité avait était garante de l’advention de cette expression. Ce sera donc essentiellement la photographie, surtout plus abordable que le film, qui sera choisie pour maintenir un semblant de muséologie de la perfomance. Et la photographie y gagne quelque chose.

Chris Burden se fait tirer dessus, dans le bras, à la carabine, par un ami, à quinze mètres, c’est à peu de choses près l’intitulé complet de cette pièce. Qui a véritablement vu cette performance ?, une dizaine ou une vingtaine d’étudiants d’une école d’arts aux Etats-Unis, peut-être davantage de personnes, mais cela n’est pas certain. Pourtant cette performance est l’une des pièces les plus connues de l’histoire de la performance, elle est à la performance ce que les premières vidéos de Bill Viola furent à la vidéo, des pièces fondatrices. En dépit de ce public restreint et confidentiel, l’"image" de cette performance est très connue, et le serait-elle vraiment s’il n’y avait que la photographie de l’ami comparse mettant en joue et Chris Burden stoïque une quinzaine de mètres plus loin ? Probalement pas, ce qui authentifie et donne enfin corps à cette performance - pour ceux qui comme vous et moi qui n’y étaient pas, je veux bien croire que les personnes qui furent témoins de l’incroyable tension qui devait régner lors de cette performance se passent aisément des photographies de mauvaise qualité, qui sont, pour nous les plus nombreux, ceux qui n’ont pas vu cette pièce, l’unique attestation possible qu’une telle chose ait pu avoir lieu - en d’autres termes, la photographie ici sert de preuve.

Enfin de preuve, entendons-nous bien, ces deux trous pissant le sang dans le bras de Chris Burden pourraient tout aussi bien, sur cette photographie de faible facture, avoir été manipulés et donc feints. En fait toutes les autres photographies des performance de Chris Burden pourraient être de véritables supercheries - tout comme il est impossible de statuer de façon très tranchée sur la vraisemblance ou non du saut dans le vide d’Yves Klein. Il n’empêche, il est plus que vraisemblable que ces performances aient véritablement eu lieu. Puisque par exemple au moins l’une d’entre elles a donné lieu à un procès qui doit être dûment consigné quelque part dans les écrits d’une cour de justice californienne, Chris Burden ayant été, en effet, arrêté sur la voie publique, c’est-à-dire véritablement allongé à même la chaussée enveloppé dans une couverture de survie, signalé aux automobilistes de cette rue par quelque marcage au sol. La police fut alertée très rapidement qui arrêta Chris Burden, il fut cependant relaxé de son procès parce que le jury ne fut pas en mesure de se prononcer sur la faute qu’il avait commise, si toutefois il s’était véritablement mis en danger et si oui y avait-il faute ?, en se mettant pareillement, de son propre chef, en danger.

Ces boucles d’indétermination dans l’oeuvre de Chris Burden sont au centre même de son travail. En un sens les oeuvres de Chris Burden posent davantage de questions qu’elles n’offrent de réponses. Elles interrogent les fonctionnements les plus élémentaires qui régissent la société des hommes. La simple mention du procès et des circonstances de son arrestation fait autant partie de l’oeuvre que la performance d’une part ou l’image de cette performance, puisqu’elle invite le spectateur à réfléchir à sa position si lui-même avait été membre de ce jury indécis. L’oeuvre de Chris Burden est donc très largement protéiforme et aussi polysémique. Et poutant vous seriez surpris de voir comme elle ne paye pas de mine en tenant dans un album de photographies de mauvaise qualité, les intitulés de chaque pièce étant au mieux tapés à la machine à écrire, parfois même corrigés à la main.

Philippe De Jonckheere - 8 décembre 2004