Philippe Berthaut | Chaufferie de la langue

Philippe Berthaut vit à Toulouse, il est écrivain (voir en particulier Le Pays jonglé, éditions Accord, 2002) et aussi chanteur.

On peut faire connaissance avec son travail d’animateur d’atelier, réflexions, débats, exercices, dans les 6 numéros en ligne de Note(s) sur le site de la Boutique d’écriture du Grand Toulouse.

Ce qu’il y a de bien dans notre petit monde des ateliers d’écriture, c’est qu’aucun de nous ne pratique comme le frère ou le voisin. On ne peut mener bien un atelier d’écriture qu’à partir d’où soi-même on résonne.

Alors on n’arrête pas d’intervenir les uns chez les autres, de se prendre les uns aux autres des idées, des textes, des exercices et carrément des "trucs" (à la fin de son livre, Berthaut raconte une séance menée à Toulouse par Hervé Piékarski et Line Colson). Mais on peut tout se permettre, puisqu’une fois au travail on n’est à nouveau et pleinement soi-même qu’avec ses propres textes, ses propres conduites.

Ainsi, basés sur la réécriture, sur les séquences successives, avec une grande attention aux paysages, à la mémoire, et principalement dans une démarche poétique (voir l’épigraphe prise à Char : Le poète a plus besoin d’être échauffé que d’être instruit), ce livre de 140 pages tout entier consacré par Philippe Berthaut à ses propositions d’écriture, et une attention très vivante, très concrète, aux textes produits selon les lieux, les publics, et le but de l’atelier. Y compris ses "pré-poèmes" personnels, sa façon de rôder sa proposition en amont, en s’y appliquant lui-même : encore quelque chose dont on parle souvent, entre animateurs, de cette préparation en amont, qui passe même souvent par le rêve...

On recommande ce livre ne serait-ce que pour les textes qu’il va chercher chez Handke, Tardieu, Guillevic ou Roberto Juarroz et qui, désignant le poème en train de se faire, sont des incitations immédiates à la prise d’écriture ("faire le geste d’écrire le poème", dit Berthaut). C’est aussi ce qui nous rassemble, que cette bibliothèque de déclencheurs d’atelier qu’à nous tous progressivement nous constituons, indépendante de nous-mêmes, c’est aussi un point de dialogue essentiel (ou de résistance ?) avec l’éducation nationale. Pratiquer le glossaire ou l’abécédaire, tout le monde sait faire. Quand on part de Michel Leiris et son Glossaire j’y serre mes gloses on a plus de chance d’installer une traversée littéraire.

On remarquera le sous-titre : Dispositifs pour ateliers d’écriture, et le pluriel n’est pas de convenance. Ce mot dispositifs, dans le livre, serait une des singularités, ou marque de la générosité propre de Philippe Berthaut : l’atelier n’est pas seulement une proposition et un temps d’écriture, mais il décrit l’installation, passe parfois par la dictée du poème plutôt que la triste photocopie, scénographise la salle, convoque des cartes, des calques, des grands formats, éclate le texte écrit pour mieux le reprendre, installation aussi du travail dans le temps (comme ce groupe auquel il propose d’écrire 2 lignes par jour pendant un mois, et l’étonnant résultat qu’il en obtient...)

On se procurera le livre aux éditions Eres, ou en le commandant chez Ombres Blanches.

Ci-dessous, en amitié, un extrait de l’introduction.

F Bon


Le piège pour moi, en ce domaine comme en bien d’autres, serait de trop théoriser. pour avoir trop "souffert" de tous les discours sur, à propos, pour, contre les ateliers d’écriture, j’essaierai d’éviter ces écueils, d’où cette modeste tentative de simplement exposer ma pratique et les méthodes que j’utilise. L’atelier d’écriture est le lieu par excellence où peut se déployer l’intelligence intuitive du monde, et où cette intuition peut inventer ses territoires.

Des moments merveilleux de relation à l’écriture se vivent à l’intérieur des ateliers, voire à l’intérieur de certaines personnes durant l’atelier, et on a beau dire ce qu’on veut après, je ne crois pas l’expérience totalement transmissible.

Il s’agit donc de présenter le continuum du travail proposé en atelier, aussi bien les dispositifs que les texte sproduits, mettre au jour les motifs qui m’ont conduit à cette méthode, ceux qui font que je continue d’y oeuvrer, ceux qui se sont usés en moi. Au départ je ne vois pas d’autre mot que celui de partage. L’atelier d’écriture est une pratique originale de partage de l’écriture. Elle est à penser d’une autre manière que celle de l’écrivain. Comme si nous n’étions pas tout à fait dans le même ordre d’expérience de notre relation à l’écriture.

Toute la question est de savoir quels sont les outils à mettre en oeuvre dans l’atelier d’écriture, qui luis soient spécifiques. Quelle autonomie peut avoir un atelier d’écriture entre l’enseignement (l’apprentissage de la langue) dans ce qu’il a de meilleur (pas de démagogie du genre en atelier on s’amuse avec des mots alors qu’en classe on s’ennuie), la critique littéraire, l’analyse des textes, la recherche de soi, la relation à l’autre, etc.

Or, il y a enrichissement à creuser dans ce sens même quand il y a parfois échec. Car à quoi sert un atelier sinon d’abord à chauffer la langue ? Au cours de cette opération alchimique, une nouvelle relation (inimaginable à froid) s’établit entre soi et la langue. Donner à ces deux composantes une occasion de se rencontrer dans de bonnes conditions.

En faire donc l’expérience. Première évidence.

Autre chose, l’animateur doit rencontrer les autres de l’atelier au point extrême de sa propre recherche. Il ne faut pas de rétention d’information. Exercices d’un côté, mon oeuvre de l’autre. Il faut que cela soit noué. Quelles que soient les conditions matérielles difficiles d’un écrivain, un atelier d’écriture ne doit pas être une séance d’écriture au rabais, un pis-aller en attente de jours meilleurs. C’est pour cela qu’animer un atelier d’écriture n’a pas de lien direct avec la qualité d’être écrivain. Certains ateliers "tenus" et non menés par certains écrivains tiennent de l’imposture. Avoir écrit un livre n’autorise pas de fait une compétence en atelier d’écriture. Alors qu’est-ce qui autorise à animer un atelier d’écriture ?

Rien, professionnellement, même si, enfin, des espaces institutionnels mettent en place des formations pour animateurs d’ateliers d’écriture. Finalement, cela ne change rien aux problèmes que pose l’écriture en atelier. Animateur formé ou écrivain dépêché dans le cadre d’une résidence, cela ne dit rien de plus sur ce que doit être un atelier d’écriture.

Renouer ou nouer un lien avec l’écriture, un lien personnel, là où l’intime et l’extérieur se mêlent, dans la langue dépliée devant soi avec sa géographie, ses plis, ses figements, et violemment bouger ce flux de noeuds ; le mettre en marche pour se mettre en marche à son tour.

L’atelier d’écriture doit être le lieu par excellence du flottement dans la langue. Là où justement les noeuds se desserrent. Le lieu de libération de ce qui travaille en nous et que nous ignorons. Là aussi, pas tant pour mettre au jour quelque trauma enfoui que pour découvrir notre lexique personnel sans lequel il ne peut y avoir d’écriture réelle. Lieu de flottement sans cesse suscité pour renforcer notre intelligence intuitive. L’atelier d’écriture : pratique intensive de l’intelligence intuitive.

© Philippe Berthaut
François Bon - 30 mai 2005