Victor Segalen : Le double Rimbaud

Le double Rimbaud a paru dans la revue Le Mercure de France, le 15 avril 1906, quinze ans après la mort de Rimbaud. En interrogeant ses œuvres, en particulier Le Bateau ivre, ce sont ses propres questions sur la poésie et sur les territoires de l’ailleurs que formule Segalen. Dans une belle préface, Gérard Macé les énonce ainsi : « Comment dire ce qu’on a vu, ou comment voir à travers les mots ? Du réel ou du langage, lequel anticipe, lequel est une confirmation ? Enfin, que devient la poésie lorsqu’on la confronte à la réalité, et continue-t-elle en dehors des mots ? »
L’année précédente, à Tahiti, Segalen a découvert les dernières œuvres de Paul Gauguin mort cette année-là, et sur le chemin du retour fait escale à Djibouti (il est médecin de marine). Il a l’âge de Rimbaud quand celui-ci est arrivé à Harar. L’un a mis un terme, qu’il ne sait peut-être pas définitif, à son œuvre ; l’autre ne l’a pas commencée. Du 6 au 14 janvier 1905, il recueille les témoignages des derniers témoins de la présence de Rimbaud dans la région, ceux qui l’ont côtoyé au quotidien pendant ces années de traversée des déserts (au sens propre). Les frères Rhigas, Athanase, patron du Café de la Paix, et Constantin, qui a participé aux équipées, l’évoquent :


— Un grand homme maigre, sec, grand marcheur, oh ! marcheur étonnant !... le paletot ouvert, un petit fez sur la tête, il allait, allait toujours. - C’était un homme d’une conversation stupéfiante : tout à coup il vous faisait rire, mais rire ! (...) notre homme était extraordinaire... Il parlait anglais, allemand, espagnol, arabe et galla. Puis il était très sobre, ne buvait jamais d’alcool ; du café seulement, à la turque, comme on en prend dans le pays. (...)
— Mais vous saviez que notre homme écrivait ?
— Oh ! oui, de belles choses... des comptes rendus à la Société de Géographie, et aussi un livre sur l’Abyssinie.

À relire aujourd’hui ces « belles choses », le Rapport sur l’Ogadine du 10 décembre 1880, la lettre au directeur du Bosphore égyptien du 20 août 1887, la description de son trajet d’Antotto à Harar en septembre de la même année, on comprend combien Rimbaud fut bon aventurier comme il avait été bon poète : observateur aussi attentif durant ses voyages que précis, exact dans les mots, les phrases, les paragraphes de ses œuvres. Parti vérifier ses intuitions plus loin que dans la ferme de Roche et les cafés du quartier Latin, que ce soit en tant que poète ou que géographe il rend compte de ce qu’il voit, lui et lui seul, c’est la force et le fondement de ce qu’il écrit : et comment « se faire voyant » serait-il réservé au seul travail poétique ?
Après le jeune homme il y a eu un homme. Dans l’homme, un jeune homme persistait. Après le poète il y a eu un aventurier. Dans l’aventurier, le poète s’obstinait-il ? Que la mort transforme l’existence en destin, sans doute, du moins pour les regards extérieurs, si Rimbaud était revenu du continent africain et avait recommencé d’écrire, quel regard aurait-il posé sur ces années-là - et nous ? Poète, il s’est aventuré loin. Aventurier, il explore encore. Négociant, il écrit toujours. Relire son Inventaire puis la Liquidation et le Compte des frais de la caravane Labatut adressés à M. de Gaspary, consul de France à Aden - se demander pourquoi la poésie serait absente du commerce, de l’or et de la monnaie vivante quand elle l’est de tant de recueils à elle consacrés, et poser l’hypothèse qu’il en aurait fait les prémisses, en littérature, des ready made de Marcel Duchamp.

Autour de Le double Rimbaud, cette édition (fata morgana, 1986) rassemble les éléments d’un texte en prose que Victor Segalen souhaitait consacrer à Arthur Rimbaud : extraits de son Journal ; notes sur « Le Prophète et le Voyant » et sur le mathématicien Évariste Galois ; récit d’une visite à Paterne Berrichon et Isabelle Rimbaud ; extraits de lettres. Il l’aurait intitulé Spectres.

Sur Victor Segalen :
le texte de Stèles
une présentation de Stèles et de Equipée sur le site Hubert de Phalèse
le manuscrit autographe de Briques et tuiles<br/]
une biographie.

Dominique Dussidour - 20 décembre 2004