Anne Bihan | Extraction

D’Anne Bihan, remue.net a précédemment publié :
Un souffle si doux dans le Cahier de création, printemps 2005

Loin d’Avignon, une lecture de Nicolas Kurtovitch au Centre d’art de Nouméa.


Extraction est dédié à mon grand-père maternel, François Auffray, qui fut sa vie durant ouvrier fondeur aux forges de Pontgibaud, à Couëron, petite commune des bords de Loire. Anne Bihan.


Cela ne commence pas par la terre. Ni par le feu. Juste ce voile couleur curry sur le bleu dru à l’entrée de la ville et les hautes silhouettes de tôles jaunâtres dressant leurs carcasses géométriques derrière les cheminées de la Centrale. Quelques instants avant l’incandescence native d’un soleil brusque, presque brutal, leurs lumières embuées de poussières pâlissent tandis que les hommes du dernier quart de nuit franchissent les grilles et un signe de la tête, des sourcils suffit pour se dire bon repos, à ce soir.

L’air chaud défile contre les paumes tendues à la perpendiculaire de la vitre tandis que la voiture déboule vers Nouméa, magasins, cinémas, quartiers où pour trois francs-six sous bami copieux, poulet citron ou pousses de bambou.

Doniambo. L’usine est là. Sa présence préserve pour longtemps le pays réel de la dictature des cartes postales. Et toi, voilà treize ans que ton émotion est intacte. Treize ans que tu hausses les épaules quand quelqu’un juge que c’est dommage tout de même ça gâche le paysage cette usine aux portes de la « capitale » et impossible d’y échapper parce que les fumées sont visibles quoi qu’on fasse.

Il est vrai que la première fois, tu as tourné à gauche vers le nord au sortir de l’aéroport, ignoré la ville, appris d’abord le pays debout dans ses vallées, ses rivières, franchi ses creeks et guetté ses incendies à pas d’hommes assis le long des routes, à grand sourire de femmes allant sous le fagot des jours. Des semaines ont passé avant qu’elle te soit nécessaire pour quelques achats, des semaines avant de franchir le péage et pénétrer dans son aire.

Mais de ce jour-là tu te souviens à cause d’elle, l’usine, parce qu’immédiatement, comme dans l’amour, tu reconnais son corps multiple, prend la mesure du tien dans cette île terriblement familière soudain.
À cause d’elle, l’usine, remonte à ton oreille, bruit blotti au-dedans de la moiteur tropicale, le pas lourd du grand-père dans les petits matins frisquets des bords de Loire, et sa toux saturée de plomb, avec son chuchotement à elle déclinant le contenu de la musette, pain, pomme, blanquette à réchauffer, les flammes ne vont pas te manquer mais ne fais pas claquer tes talons tu réveillerais les petits.
À cause d’elle, l’usine, d’emblée tu sais lire la forme de la ville et devine l’impensable d’écrire hors champ de ses tuyaux, tubulures, tubes tournants, tapis roulants, hors du va-et-vient des hommes, des pelles, des camions, des bateaux dévoreurs de montagnes.

Bien plus tard, des années, tu marches sur les hauteurs de Tiébaghi et les flancs du Kopeto, dans les béances à Thio du Gâteau de la mariée, écoute à Kouaoua l’évocation mythique du plus gros bloc de garniérite jamais rêvé.
Bien plus tard, harnachée comme un chevalier d’enfance, tu t’approches même du feu, te laisses engloutir dans le brouillard chaud provoqué par le contact de la scorie avec l’eau du bassin de décantation et tes yeux se repaissent de la coulée ardente.
Bien plus tard encore, tu grimpes dans les grues Caillard et, mémoire d’Armen, te reprend l’envie d’un balcon haut perché sur la mer.

Mais rien, aucune marche, aucun mot, aucune traversée n’épuise ton désir à cause d’elle, l’usine, d’une langue qui dirait cette terre et les hommes, leurs travaux et les jours. D’une langue pour ce qui crie quand les dents du godet crochent dans les flancs de la Chaîne. Pour ce qui gronde quand la pelle précipite le minerai dans la benne du cent tonnes. Et pour le souffle mêlé des hommes et du four.

Alors tu t’obstines, creuses, fouilles, retournes toujours et encore la matière du monde, et tu te méfies des mots et des visages trop lisses, des regards en apesanteur, des paysages éternels à jamais protégés de nos épuisantes étreintes. La terre promise des loisirs pour tous ne te dit rien qui vaille. À l’illusoire liberté de cerveaux disponibles pour quelques bulles, tu préfères les mains se passant le relais d’une à l’autre coulée, veillant à nourrir sans fin les insatiables briques réfractaires.

Écrire. Extraire. Mêler. Mélanger. Fondre. Couler. Transporter. Transformer. Traduire. Transmuter. Le plomb. La terre. Les gestes. Les mots. La sueur. Mais pas le sable non. Ni le bleu trop bleu. Ni les couchants sur papier glacé.

Voilà. Rien de plus, rien de moins. À cela, et cela seulement, tu tiens. Et tu continues de rêver d’un livre terre et minerai, métal et scorie, luttes et partages. D’un livre aussi utile qu’un morceau de ferronickel né de ce Caillou qui désormais t’habite. D’un livre de matte pour les étoiles, coquillage posé à pleines mains contre ton oreille pour encore une fois entendre au loin, resurgie de tes antipodes, la voix rauque du vieil homme des forges de Pontgibaud tournant au matin entre les draps froids, avec la complicité de Trois Mousquetaires empruntés à la bibliothèque de l’usine, les pages d’un sommeil qui tarde à venir tandis que tu t’éveilles.

© Anne Bihan, Nouméa, 16 août 2005.


Ce texte a paru de manière assez confidentielle dans une plaquette réalisée par la SLN pour sa journée portes ouvertes 2005. Une « carte blanche » avait été donnée à trois auteurs, Nicolas Kurtovitch, Frédéric Ohlen et Anne Bihan.

La SLN est la Société Le Nickel, la plus ancienne et la plus importante entreprise minière calédonienne en matière d’emplois, avec une usine métallurgique, Doniambo, et plusieurs centres miniers : Thio et Kouaoua, communes entièrement nées de la mine ; Népoui (avec la mine haute du Kopeto) et Tiebaghi, la dernière née.
Elle fut créée le 18 mai 1880. Ses créateurs sont Jules Garnier, découvreur de la garniérite, le minerai de nickel, Henri Marbeau et John Higginson. L’usine de Doniambo a été inaugurée le 10 juillet 1910.

Photos de l’auteur.

1er avril 2006