ce qu’une bibliothèque désire

pas trop d’une nuit pour le découvrir !
accompagnés par Jean-Christophe Bailly, Marcel Schwob, Jean Echenoz, Michel Melot

Une nuit à la bibliothèque est le titre de l’une des deux pièces publiées récemment aux éditions Bourgois. Créée en 1999 à la Biblioteca Palatina à Parme, alors que le second spectacle Fuochi sparsi l’a été en 1994 à la Fondation Magnani-Rocca à Corte di Mamiano.

Jean-Christophe Bailly [1] précise : la version française publiée et donnée dans le cadre du Festival d’Automne 2005 ( puis à l’abbaye d’Ardenne) doit être considérée comme définitive. [2]

Destinées à être jouées dans des lieux spécifiques, avec un public restreint, bibliothèque pour la première, son lieu propre d’origine pour la seconde, ces deux pièces n’en ont pas moins un fort pouvoir d’évocation, de magie théâtrale sur le lecteur, sans recherche de l’effet pour autant. Elles ne peuvent que susciter une réflexion, un échange sur le livre son devenir dans le premier cas, la conversation avec les tableaux dans le second. On est saisi en particulier par le parallèle entre la scène telle que la construit Nicolas Poussin - qui faisait « profession de choses muettes » et celle que nous donnent les tableaux de Giorgio Morandi avec « l’homme descendu de son piédestal et [...] maintenant parmi les choses. [3] »

Autant dire que l’auteur du Champ mimétique nous fait ici partager la réflexion sur l’esthétique (en tant que philosophie) qui est la sienne [4]

*

Quel lien entre Jean Echenoz et Marcel Schwob ?

Au printemps 2004, la revue Élucidation, publiée par les éditions Verdier, propose un numéro intitulé Vies épinglées : les textes rassemblés obéissent tous à une même contrainte : « La consigne : choisir un nom propre, celui d’une créature animée, qu’elle soit réelle ou de fiction ; le doter d’un trait pertinent ; écrire à ce sujet quatre pages maximum. L’inspirateur de ce divertissement lettré ? Marcel Schwob, ses Vies imaginaires, dont la préface figura à la fin du sommaire. »
L’existence de ce « divertissement lettré » illustre bien l’importance qu’occupe Marcel Schwob dans la littérature contemporaine. Du reste, les écrivains qui participent à ce jeu littéraire sont aussi divers que les vies qu’ils épinglent. Un récit retiendra notre attention : celui que Jean Echenoz consacre à Maurice Ravel.

Christine Jérusalem commence ainsi son étude Les Sortilèges de Jean Echenoz, dans la revue Europe n° 925, mai 2006 [5], que l’on peut apprécier texte à l’appui, la revue donnant Maurice Ravel, surface de la miniature, texte à la manière schwobienne, comme le hors d’oeuvre et la matrice de Ravel, le roman paru aux éditions de Minuit.

Ne dirait-on pas le « programme » de Jean-Christophe Bailly ?

Une manière de rêve éveillé : la parole donnée aux livres, fantômes loquaces descendus, par une nuit claire, des rayonnages poussiéreux de la bibliothèque. Le bonheur de surprendre leurs silencieuses conversations sans qu’ils ne s’en aperçoivent.

*

Le « peuple des bibliothèques » connaît assurément Michel Melot, conservateur général, ancien directeur de la BPI. On trouvera sur le site de l’ENSSIB de nombreuses contributions, ainsi que dans le BBF et tout particulièrement : Archivistes, documentalistes, bibliothécaires, Compétences, missions et intérêts communs (BBF 2005 - Paris, t. 50, n° 5)

Récemment, Pascal Quignard et Michel Melot se sont rencontrés à la BPI, pour un dialogue qui nous interroge « sur la vraie nature de ce livre que les hommes ont créé à leur image, qui s’ouvre et se ferme comme notre vie, complet quand il est seul, incomplet au milieu des autres. » .

Dans Livre, paru aux éditions L’oeil neuf, Michel Melot affirme que l’auteur des Petits traités en a donné les plus belles définitions, comme ce « morceau de silence dans les mains du lecteur ».

Le photographe Nicolas Taffin, nous en donne le sommaire dans son blog Polylogue ainsi qu’une petite galerie d’images (nous avons emprunté l’une d’elles).

la circulation des mots sous les feuilles
c’est un pommier c’est un livre
qui s’endort

Jacques Dupin [6]

Ronald Klapka - 19 mai 2006
Navigation
Notes

[1]  Portrait dans le Matricule des Anges, ressources sur remue.net, dont quelques précisions sur le numéro de la revue L’Animal

[2]  Les deux mises en scène sont de Gilberte Tsaï, qui dirige le CDN de Montreuil

[3]   Cette Nature morte, 1953 est au centre de la scène 8 : Le théâtre des objets

[4]   Voir les livres consacrés à Aillaud, Schwitters, Monory, les portraits du Fayoum etc.

[5]     Magicien du conte, poète, essayiste, philologue, romancier ; traducteur de Shakespeare pour Sarah Bernhardt, journaliste, ami de Stevenson qu’il aurait aimé rejoindre aux Samoa, érudit captivé tout autant par le théâtre élisabéthain que par les récits de piraterie ou le jargon des Coquillards, esprit inquiet et passionné que les manuscrits anciens n’attiraient pas moins que les faubourgs ouvriers, Marcel Schwob eut le temps d’être tout cela au cours de sa brève existence (1867-1905).

Les Vies imaginaires, Le Livre de Monelle, Coeur double ou La Croisade des enfants sont des livres qu’on n’oublie pas. Poète de la diversité du monde et de la réconciliation de l’art et de la quête de vérité, attentif à la parole et à la mémoire des marginaux, persuadé que « le vrai lecteur construit presque autant que l’auteur » et que celui qui entre en littérature arpente un territoire ouvert,à la fois nonpareil et commun - le territoire de l’homme Marcel Schwob a suscité l’admiration d’une pléiade d’écrivains, de Rainer Maria Rilke à Jorge Luis Borges, de Michel Leiris à Gilles Deleuze, d’Antonin Artaud à Jean Échenoz. Comme l’écrit ici même Florence Delay « ils sont rares et précieux les gens qui nous font sentir comment lisant, traduisant ou écrivant, nous devenons ce que nous sommes avant de nous en aller. »

ETUDES ET TEXTES DE Alexandre Gefen Florence Delay, Fleur Jaeggy, Thomas Regnier, Patrice Allain, Marguerite Cahun, Bruno Fabre, Monique Jutrin, Agnès Lhermitte, Bernard De Meyer, Amany Ghander, Sophie Rabau, Gisèle Vanhese, Bernard Gauthier, Jean-Pierre Naugrette, Gernot Krämer, Christine Jérusalem, Jean Echenoz.
Marcel Schwob : Un Don Quichotte égoïste.

[6]  Coudrier, recueil, beau, âpre, émouvant comme toujours qui vient de paraître aux éditions POL

Article
Titre